Le club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel Guenassia.

« Je suis allé à la manif contre la mort de Sartre ».

Cette phrase joliment tournée est empruntée à un jeune homme anonyme qui l’aurait prononcée pendant les funérailles de Jean-Paul Sartre en avril 1980.  Ce jeune homme aurait pu être Michel, personnage principal du roman de Jean-Michel Guenassia intitulé Le club des incorrigibles optimistes. Pour ma part, rien que le titre et la photo de l’édition en poche me suffisaient pour me  mettre l’eau à la bouche.

Michel Marini, lors de sa première apparition dans le roman, assiste aux funérailles du philosophe tout comme des dizaines de milliers de personnes, toutes générations confondues venues saluer l’homme et ses divers engagements politiques. Au milieu de cette foule immense, Michel rencontre inopinément Pavel, l’un de ses amis « passé à l’ouest » qu’il n’a pas vu depuis 15 ans. Une discussion s’engage entre les deux hommes autour de leurs souvenirs et d’un mystérieux Sacha dont on saisit les liens forts entre lui et Joseph Kessel qui l’aidait financièrement. On comprend à l’issue de cette conversation qu’il y a de l’amertume entre ces deux personnages, qu’un long vécu commun a laissé des traces et que Michel s’est isolé de ses compagnons. C’est sur cette courte introduction et cette phrase que débute le roman : « Aujourd’hui on enterre un écrivain ».

Le premier chapitre nous ramène en Octobre 1959/Décembre 1960 Michel a alors douze ans. Issu d’une famille atypique : un côté bourgeois, celui de sa mère et un autre plus prolétaire, celui de son père, il tente tant bien que mal de concilier les deux. Michel a un grand frère Franck, amoureux de Cécile une étudiante qui essaie de finir sa thèse sur Aragon. Pierre, le frère de Cécile part pour la guerre d’Algérie en confiant à Michel sa collection de disques. Puis Franck s’engage lui aussi, on ne se doute pas alors du tournant que va prendre l’histoire de ce personnage.

Pendant ce temps Michel joue au baby-foot au Balto, ça l’occupe un moment. Jusqu’à ce qu’il découvre un drôle de club d’échecs formé par d’anciens soviétiques « passés à l’ouest » dans lequel Sartre et Joseph Kessel viennent jouer également.

Tout au long de ce roman dense mais jamais ennuyeux, Michel va devenir un homme, un photographe, un cinéphile, un lecteur averti, un joueur d’échecs, un confident, un ami, un petit-ami et pour l’occasion un poète de pacotille. De multiples drames vont façonner son adolescence, certains liés à l’Histoire (la guerre d’Algérie par exemple), d’autres liés à son manque de courage. Sartre écrivait : « En fait, nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté. » Lors d’une scène bouleversante, Camille, la petite amie  juive de Michel lui propose de s’enfuir avant que sa famille n’émigre en Israël. Michel, fou amoureux n’ose pas sauter le pas et reste persuadé qu’ils doivent passer leur bac d’abord.  « On dit que la chance ne passe qu’une fois à votre portée, qu’il faut la saisir à son tour. Après, c’est fini. Elle est partie ailleurs et ne reviendra plus. Seuls les amnésiques n’ont pas de regrets. J’ai repensé à cette scène un million de fois. À chaque fois, j’ai abouti à la même conclusion. J’étais le roi des cons. Un trouillard. Sans envergure. J’appartenais à la catégorie qui restait au port et regardait s’en aller les bateaux. Pour partir, il fallait du courage […] C’est au pied de l’aventure qu’on mesure les rebelles. » Michel laisse filer Camille, tout comme Léonid perdit Milène dans années avant alors qu’il se mourait d’amour pour elle. Des destins qui se croisent, des secrets conservés jusqu’aux dernières pages (le destin de Sacha sera finalement révélé tout à la fin du roman), des vies bouleversées. Ce n’est pas que l’histoire de Michel, c’est aussi celle avec un grand H. Mais c’est aussi la littérature, la musique et le cinéma, Paris, les années 60, le lycée Henri IV (où Sartre était scolarisé tout comme Michel et ses amis), l’Algérie, le communisme, Staline. Un roman où abondent les évènements et les personnages réels mêlés à des héros attachants.

Cette histoire a reçu le Goncourt des Lycéens et accessoirement le prix Notre Temps, autant dire le fossé des générations. Mais n’est-ce pas à cela que l’on reconnaît un bon roman ? Voilà pourquoi ce club vient agrémenter les pages de notre blog, parce qu’il a été plébiscité par des ados, certes,  parce qu’il parle d’un ado, aussi. Mais surtout parce que c’est une histoire de vie formidable dont on sort grandi et ému. Voire en larmes pour les pleurnicheuses comme moi.

Pour bons lecteurs.

Disponible dans la collection Livre de Poche (ou chez Albin Michel pour ceux qui le voudraient en grand format.)

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3 réflexions sur “Le club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel Guenassia.

  1. Isabelle dit :

    J’avais adoré cet ouvrage à sa sortie, avec toutes ses évocations musicales, ses lieux et instants de vie parisiens, ainsi que ses références historiques à la guerre d’Algérie et aux ex pays soviétiques qui tous, pour différentes raisons, – culturelles, personnelles et familiales-, trouvaient/faisaient écho en moi ;-).
    Un grand moment de lecture.

  2. Karine de Tours dit :

    J’en suis. L’ouvre Livres me conseillera t-il un livre qui ne me plaira pas ? Je n’ai pas fini ce livre et je ne le lâche pas. L’histoire mêlée des personnages, le Paris des années d’après guerre, la guerre d’Algérie, les petites histoires dans les grandes… Un bonheur.

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