Pierre et le Loup et les contes musicaux

La forme la plus répandue du conte musical sous laquelle on peut le trouver sur les étalages des librairies et des bibliothèques est constitué d’un livre, souvent un album grand format, à l’intérieur duquel est glissé devant la page de garde un compact disque. Le développement et le succès grandissant des contes musicaux est dû, en partie, du fait de la multiplicité des collections spécialisées chez plusieurs éditeurs (Didier Jeunesse, Gallimard, Thierry Magnier…) et s’explique avec le développement et l’expansion des formes hybrides dans la littérature (livres-jeux, livres-doudous, livres-bains, livres à colorier…). De plus, on appâte le lecteur-auditeur avec des formules économiques alléchantes telles « A l’intérieur de ce livre, un CD offert » pour justifier les, en moyenne, 20euros à dépenser.

Pierre et le loup a été composé en 1936 par Serge Prokofiev pour faire découvrir aux enfants les instruments de l’orchestre symphonique. Chaque instrument personnalise un personnage grâce à une « phrase musicale facile à retenir ». L’enfant lecteur-auditeur ne nécessite pas d’avoir des compétences ou aptitudes particulières d’écoute, le génie de Prokofiev est là : la musique illustre le texte et l’action et devient une troisième dimension de lecture (après le texte et les illustrations). De plus, au début du conte musical et ce, dans la majorité des contes musicaux commercialisés, se trouve une introduction qui présente les personnages et leur double instrumental.

C’est un « classique » du genre, et est présent dans la plupart des maisons d’éditions, que ce soit en version musicale, non musicale, en album ou dans les recueils de contes. On tient à comparer quatre versions du conte musical Pierre et le Loup, que l’on nommera versions A, B, C et D.

La version A, est ce que l’on peut appeler la version « originale » puisqu’il s’agit de la réédition du conte musical publié en France en 1956, soit vingt après sa création. Son format est de 19,5 x 25cm et sa couverture est cartonnée. Son format vertical et son toucher mat et rigide, offre au lecteur une bonne prise en main.

 

Couverture illustrée par Marcel Tillard de Pierre et le Loup, éditions Le Chant du Monde.

Les illustrations sont simples, naïves (non respect de la perspective) et en couleurs vives. Elles ne sont pas très présentes au fil du livre et présentent un style « rétro » assez en vogue. Elles ponctuent le texte d’éléments de compréhension sans jamais trop décrire : c’est la musique qui permet la description des lieux et de l’atmosphère. La musique et l’histoire contée par Gérard Philippe, reprennent mot à mot le texte écrit dans le livre. L’enfant non-lecteur peut donc suivre le récit grâce à la voix, tout en se laissant bercer par les images et la musique. Le texte demande peu de compétences à l’enfant-lecteur, puisque la voix qui raconte se fait vecteur des mots de Prokofiev, au même titre qu’un médiateur du livre, lecteur (parents, professeurs, …).

            La version B présentée par les éditions Didier Jeunesse est un conte musical récité (et non conté) par Michel Galabru et illustré par Eric Battut. Cette une version très différente de la première présentée notamment par son format carré. Similaires à des albums, les contes musicaux de la collection « Un livre, un cd » sont tous en 27x27cm.

Couverture illustrée par Eric Battut, éditions Didier Jeunesse.

Les illustrations de tout le livre, que l’on peut considérer comme étant un album, sont en pleines pages et plongent immédiatement le lecteur dans l’univers du livre par ce principe de remplissage des pages. De manière récurrente, chaque double page présente un côté où le texte est présenté et l’autre où se dessine l’action. L’illustration est toujours une vue d’ensemble, très large. Elle englobe le lecteur mais donne l’impression que les personnages sont tout petits et fait ainsi ressortir le côté effrayant de l’histoire : le lecteur aussi se sent minuscule et passif face aux évènements. La lune et les personnages blancs que l’on trouve sur la couverture font écho au personnage de la Commedia dell’arte, notamment Pierrot. Les paysages larges et le style poétique de l’illustrateur se prêtent bien à la lecture de l’album avec support CD. Pour Michèle Moreau, directrice des éditions Didier Jeunesse, « Eric Battut est un peintre des émotions et du paysage, qui plus est, il est pianiste, son Pierre et le loup est comme une partition, quelques traits, que la couleur révèle… » L’enfant non-lecteur peut se laisser bercer par les images et se laisser happer par l’histoire audio-visuelle, de manière plus intense que dans la version A où les illustrations étaient ponctuelles et peu descriptives. De plus, l’illustration peut palier un niveau de lecture trop faible de la part du lecteur.

La version C est éditée par les éditions Enfance et Musique. Ceux-ci sont spécialisées dans la musique et non pas dans les livres pour la jeunesse. La collection « 1 livre + 1  CD » est d’ailleurs récente.

Couverture des éditions Enfance et Musique, illustrée par Pef.

L’illustration de la première de couverture interpelle l’œil : on reconnaît le style de Pef !  De plus, sur ce fond rouge sang, on a envie de savoir si l’enfant va se faire dévorer par ce loup aux yeux jaunes alors qu’il est endormi. Le format carré et grand du livre, 21,5 x 21,5cm et ses pages lisses, permettent une bonne prise en main et rendent faciles les allers-retours dans la lecture. On apprend sur cette page de couverture que les auteurs de l’histoire racontée sont François Morel et Olivier Saladin.  Cette une version « revisitée » du conte de Prokofiev. En effet, c’est avec beaucoup de naturel dans la voix que les deux narrateurs rajoutent des commentaires de leur cru faisant rire les enfants, ou visant l’humour des parents. Si l’enregistrement date de 1995, la conception du livre-disque est une création de 2010 qui gomme les commentaires des narrateurs et reprend de manière fidèle, le texte de Prokofiev. Les illustrations bien que petites, invitent le lecteur dans l’action. Elles sont en gros plans, très colorées et humoristiques, et axées autour du mouvement. On note aussi un jeu avec de la typologie

Le déroulement de l’histoire musicale est identique à la version originale mais le choix éditorial est d’en faire une « version musique de chambre », plus intimiste, qui n’enlève en rien la particularité des instruments-personnages. Un point singulier qui donne une nouvelle dimension à l’histoire est le fait que le loup soit caractérisé musicalement par un orgue de barbarie, plutôt que par les trois cors « sévères et sombres ». Le choix de l’instrumentation donne un caractère plus populaire et espiègle à Pierre et au loup.

Dans cette version, l’enfant lecteur-auditeur n’est pas aidé dans la compréhension et l’identification des instruments puisque l’introduction imaginée par Prokofiev est absente. On se demande si le public visé par l’édition n’est pas un public déjà connaisseur de musique, et si l’adaptation du conte musical n’est pas à considérer pour les plus grands, ou des amateurs de Pierre et le loup.

La version D est une version non musicale. On a choisi cette version de la collection « L’heure des histoires » car elle met en évidence ce que peut changer, apporter et induire la narration musicale. Dans ce cas, c’est l’absence de musique. Format de poche et souple, la collection « L’heure des histoires » de Gallimard Jeunesse présente des contes et histoires populaires dans un format facile et un prix abordable pour favoriser la « lecture partagée ».

Editions Gallimard Jeunesse, couverture illustrée par Ema Voigt.

La souplesse du livre permet une très bonne maniabilité mais n’est pas adaptée pour de jeunes lecteurs. La première de couverture présente une illustration en pleine page montrant la scène finale de la capture du loup par les chasseurs. On a envie de savoir quel est ce cortège, ce qui nous donne envie de lire l’histoire, mais elle nous renseigne trop sur le récit et peut freiner la curiosité. Le dessin est très précis, dans des tons pastel et laisse à penser qu’il s’agit d’une gravure, ou d’une illustration assez ancienne. Même si l’organisation du rapport texte/illustrations se rapproche de la version A, avec une alternance entre les deux, les pages sont majoritairement sur fond blanc, avec le texte écrit dans une écriture sobre et une organisation digne d’un roman. Seule une double page présente une illustration en pleine page.

Mise à part la version C, toutes les adaptations du conte musical Pierre et le loup, intègrent à l’illustration des bouts de partitions musicales pour montrer visuellement la mélodie instrumentale qui caractérise chaque personnage. Ces insertions musicales dans une version « muette » du conte sont-elles utiles ? Sans support audio, ses références induisent que le lecteur connaît déjà la version musicale et se chante les airs avec l’aide de l’appui visuel. Si non, elles ne servent qu’à mettre la puce à l’oreille du lecteur.

….. Mon coup de cœur pour la version C ne peut que difficilement être caché, tout comme,  plus largement, ma passion pour les livres-cd et contes musicaux. Je vous les recommande pour des idées cadeaux (pour soi, ses enfants et ceux des autres)… puisque dans 9 mois c’est déjà Noël ! Plus surprenant qu’un livre, plus facile d’accès qu’un CD et moins bateau qu’un DVD… le conte musical plait autant aux petits qu’aux grands. Je trouve que ce sont de superbes ouvrages permettant l’échange entre parents (ou autres adultes) avec les enfants. Les considérer comme des « garderies» comme parfois peut être utilisée la télévision serait réducteur et rendrait le support bien peu attractif, alors amusez-vous à les lire-écouter !

PS : Mon mémoire de Master I s’est articulé autour de la difficulté de définir le genre des contes musicaux, et voyant que je ne me lasse pas de faire des recherches ou de parler de ces livres-cd,  je compte bien continuer d’écrire des chroniques sur le sujet et  poursuivre mon Master II avec l’étude de la problématique du classement en bibliothèque de ce genre hybride, mi livre – mi disque. 

Lisa lit ça.


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4 réflexions sur “Pierre et le Loup et les contes musicaux

  1. Karine de Tours dit :

    J’aime beaucoup la version, illustrée et raconté par Valérie Lemercier (parce que sans doute j’adore Valérie Lemercier, et que tout ce qu’elle fait me plaît). Elle y reste sobre, mais sa voix, son grain de folie donne une dimension sympa à l’histoire.

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