Vers Dautremer

SAMSUNG DIGITAL CAMERADe Rebecca Dautremer, on ne sait pas grand chose : née à Gap en 1971, a fait des études de graphisme, s’inspire de la photographie et travaille principalement à la gouache. Et c’est à peu près tout. Même dans un ouvrage qui lui est consacré, son Art Book, elle ne se livre pas davantage. Très discrète sur sa vie, privée et professionnelle, Rebecca Dautremer reste un mystère pour quiconque tape son nom dans Google.

Son parcours et sa bibliographie nous renseignent davantage sur cette grande actrice de la littérature jeunesse. Car si Rebecca Dautremer publie de nombreux albums dès 1995, le succès de masse arrive seulement huit ans plus tard avec l’album L’Amoureux, qui se vend depuis comme des petits pains lors de la Saint Valentin.

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En 2004, le magnifique et volumineux Princesses oubliées ou inconnues explose dans les librairies. Les images sont de grands et sublimes tableaux, proposant à la fois des vues d’ensembles et des portraits délicats qui attirent le regard et ne le lâchent plus. Les illustrations parlent autant aux adultes qu’aux enfants et se retrouvent bientôt déclinées sous toutes les formes : papier à lettre, agenda, calendrier…

Capture d’écran 2013-05-04 à 11.12.31Bref, Rebecca Dautremer devient une illustratrice incontournable et enchaîne les projets. Mariée à l’auteur Taï-Marc Le Thanh (dont on ne sait d’ailleurs pas plus), ils collaborent régulièrement ensemble, notamment avec la série Séraphin Mouton qui permet à Rebecca Dautremer de changer de style, de tester d’autres formes d’illustrations. Délaissant quelques instants sa poésie habituelle, elle se fait plus enfantine, rigolote, et flirte avec les références cinématographiques et la bande-dessinée.

Depuis, Rebecca Dautremer est définitivement entrée dans la cour des grands : après la consécration de la publication de son Art Book, elle co-assure la direction artistique du long-métrage Kérity – La maison des contes, écrit par Anik Le Ray et réalisé par Dominique Monféry et conçoit un livre-objet unique, original et de toute beauté, son Petit Théâtre.

Sans oublier qu’elle fait désormais partie de la précieuse liste des illustrateurs ayant mis en images le célébrissime et populaire Alice au Pays des Merveilles de Lewis Caroll et qu’elle a exposé dans différentes galeries ses illustrations créés pour l’album Soie, écrit par l’écrivain italien Alessandro Baricco.

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Originaux d’Alice au pays des merveilles exposés lors de la rétrospective inédite de Saint-Paul-Trois-Châteaux

Toutefois, le fait que Rebecca Dautremer ait été l’invitée d’honneur de l’édition 2013 de la fête du livre de jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux (qui s’est déroulée du 30 janvier au 3 février 2013) a permis à l’artiste de sortir de son « antre », comme elle aime à appeler son atelier parisien. Elle s’est alors confiée à son public notamment lors des dédicaces et des journées professionnelles en évoquant tour à tour son travail passé, sa volonté de prendre du recul afin de voir vers quoi elle veut aller artistiquement dorénavant, ses futurs projets aussi…

08061101On peut ainsi s’intéresser à l’affiche que la jeune femme  a réalisé pour la fête qui avait cette année pour thème « Enchantons le réel » et qui fait tout particulièrement écho à sa démarche. Lors de sa carte blanche, Rebecca Dautremer a en effet exprimé son désintérêt pour le quotidien, son goût pour la fuite et son attraction pour le monde de l’étrange et du bizarre. Elle aime jouer avec la frontière ténue entre le rêve et le cauchemar et recherche la douceur avec un soupçon d’inquiétant dans ses illustrations. Elle ajoute qu’elle aime créer des univers pour pouvoir y inviter les lecteurs privilégiant la sensation, la poésie, loin des livres donnant des leçons…

Focus sur Soie, le roman d’Alessandro Barrico… En 1996, paraissait en Italie un petit livre qui selon son auteur ne devait pas se vendre. Il l’avait écrit pour lui, dit-il. Raté : ce livre remporta un immense succès, tant en Italie qu’en France où il est paru un an plus tard. En ce qui concerne l’histoire, voilà ce qu’on peut lire sur la quatrième de couverture de la précédente édition :

« Vers 1860, pour sauver les élevages de vers à soie contaminés par une épidémie, Hervé Joncour entreprend quatre expéditions au Japon pour acheter des œufs sains. Entre les monts du Vivarais et le Japon, c’est le choc de deux mondes, une histoire d’amour et de guerre, une alchimie merveilleuse qui tisse le roman de fils impalpables. Des voyages longs et dangereux, des amours impossibles qui se poursuivent sans jamais avoir commencé, des personnages de désirs et de passions, le velours d’une voix, la sacralisation d’un tissu magnifique et sensuel, et la lenteur, la lenteur des saisons et du temps immuable. »

On vous invite à (ré)écouter l’entretien donné par l’écrivain sur France Culture à l’occasion de la sortie d’Emmaüs.

En ce qui concerne la genèse du projet, il faut préciser que ce livre a été imaginé et édité par Jonathan Bay et Antoine Ullmann (qui s’occupe de la revue Dada) chez Tishina. Il s’agit là du premier opus de leur collection. On peut même dire que leur maison a vu le jour sur l’idée de mettre en images ce texte de Barrico sous la plume de Rebecca Dautremer, que les deux compères ont contacté au culot, confirme l’illustratrice. Leur ligne éditoriale ? Publier de la littérature contemporaine illustrée. Mais alors, pourquoi évoquer ce titre dans l’Ouvre-livres ? Et bien d’une part, parce que les livres d’images ne sont pas uniquement pour les enfants, ça on en est intimement persuadé, et d’autre part, parce qu’on imagine facilement cette (future) collection entre les mains d’ados, pour amener les jeunes lecteurs vers d’autres horizons littéraires… On aime aussi le grand soin dans les choix des techniques employées et notamment des papiers : la couverture a été marquée à chaud, le papier utilisé pour la jaquette permet à celle-ci de se déplier en une magnifique affiche (et ce sans traces de plis !)…Toutes ces précisions ayant été amoureusement dévoilées en fin d’ouvrage, prouvant là l’implication dans ce projet !

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Comme elle en a l’habitude, Rebecca Dautremer n’a pas sollicité l’écrivain lors de l’élaboration des images. En revanche, elle s’est renseignée sur l’époque du cadre du roman, et ce pour pouvoir mieux s’en détacher après ; elle dessine après digestion, dit-elle. À la (re)lecture de Soie, on est frappé par l’alternance des techniques exploitées (peinture, collage, crayon) mais surtout par le fait que le choix de chacune semble motivé par l’envie de susciter un sentiment différent chez le lecteur :

– lors de ses recherches, elle a trouvé quelques photos noir & blanc colorisées qui lui ont inspiré l’aspect de ses illustrations – certaines sont légendées donnant l’impression de véritables souvenirs glanés,

– quelques portraits caricaturaux au crayon retranscrivent le malaise du héros Hervé Joncour tout au long du récit,

– la série d’images érotiques semblables à des diapositives grâce à la marge plus large,

– les vignettes reprenant une scène du roman mot par mot,

– les pseudos icônes religieuses de Sainte Agnès, etc.

Elle accorde une grande importance à la conception : le cadre, la lumière, le placement des éléments etc. La mise en couleurs passerait presque pour du repos, plaisante-t-elle. Elle a ainsi opéré un minutieux travail sur les cadrages, créant des jeux de flous avec les différents plans de l’image à l’instar des techniques du cinéma, de la photographie et de la BD qu’elle affectionne.

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On aime les instants qu’elle cristallise, tels des arrêts sur images nostalgiques : les miettes dans le vent, les gouttes d’eau figées en l’air, les reflets dans l’eau, les jeux d’ombres aussi. Elle a souhaité s’amuser de l’attention de Baricco pour le rythme graphique, pour les tailles des paragraphes, pour les alinéas récurrents, pour les phrases brèves en étudiant tout particulièrement le placement de ses images afin de recréer des silences, du rythme, des blancs… Par exemple, ses petits crayonnés représentent des temps d’expression du texte selon elle.  Elle a par ailleurs choisi de concevoir elle-même la maquette pour maîtriser jusqu’au bout les contraintes matérielles : la taille du blanc tournant, la tête de chapitre, la taille des illustrations…

Rebecca Dautremer a su subtilement intégrer sa propre interprétation du texte. Elle a notamment bousculé la narration en créant un duo de spectateurs, proche du coryphée [Dans le théâtre antique grec figurait un chœur, personnage collectif qui présentait et commentait l’action en faisant généralement preuve de bon sens et d’humanité. Le chœur exprimait ses sentiments par l’intermédiaire du coryphée en déclamant des vers, en chantant et en dansant même]. Ses personnages apparaissent lors de scènes clé du récit :

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Mais Rebecca Dautremer ne veut pas se cantonner à la seule illustration jeunesse. Elle se remet en question malgré son succès et aimerait se concentrer sur la qualité, déclare-t-elle. Elle tend donc à (ré)apprendre à dessiner et à produire de nombreuses planches de recherche pour enfin sortir du style dans lequel elle s’est retrouvée enfermée… et quitter l’étiquette « Princesses » qu’on lui a collée.

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De gauche à droite : pochette de l’album « Nerfs du temps » du groupe La Milca, Pochette de l’album « Dusty rainbow from the dark » de Wax Tailor puis dessins inédits pour le projet « Une bible ».

Côté projets, elle travaille à nouveau sur un livre en collaboration avec Philippe Lechermeier, intitulé Une bible. Il traitera de l’Ancien et du Nouveau Testament. Sortira également prochainement un film d’animation intitulé Miles, quasi anagramme d’Elvis, l’album qui a servi de point de départ à ce  road-movie en duo avec Taï-Marc Le Thanh.

Emilie & Marie.

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3 réflexions sur “Vers Dautremer

  1. Gaëlle dit :

    Et bien voilà la plus inconnue des célébrités sur l’OL. J’ai beaucoup aimé cet article Émilie bien que je n’apprécie pas particulièrement les albums de Rebecca Dautremer. Pourquoi ? Grande question ! Peut-être est-ce trop parfait ? J’ai du mal avec les couleurs (rose ou vert ?), je sais, je caricature un peu. J’en reconnais la beauté mais elle ne me touche pas. Idem pour Benjamin Lacombe. En fait je pense que mon souci est en partie dû au public visé. Quel est-il ? Dans toutes les librairies où j’ai travaillé, je n’ai jamais vendu de Dautremer pour un enfant. La collection pour les plus jeunes dont tu parles ne fonctionnait pas et les autres albums étaient toujors demandés par et pour des adultes. Dautremer précursseur ? J’aimerais ! Car je voudrais que se développe en France un vrai secteur d’albums pour adultes. Avec de longs textes comme Soie. Et les illustrations que tu as choisies Émilie me donnent envie, enfin, de me plonger dedans moi qui me suis toujours noyée !

  2. sandrinemz dit :

    C’est bizarre Gaëlle je te comprends et pourtant des dessins de Rebecca Dautremer, je ne peux me lasser. Il y a cette petite touche sensible, poétique qui me plaît depuis toujours. Alors que je suis moins admirative, accrochée par l’univers et la touche Benjamin Lacombe. Tu as raison, comprend qui peut ou qui veut ? Le domaine des illustrations pour la jeunesse reste tellement varié et large, qu’on y trouve à un moment « chaussure à son pied » si je puis m’exprimer ainsi…

  3. Blain dit :

    Dessinant moi-même, je ne peux qu’admirer le travail de cette illustratrice, fouillé, précis, tout en délicatesse mais sans aucune mièvrerie, piqué parfois de petits traits d’humour, et toujours surpiqué d’un on-ne-sait trop quoi d’indéfinissable en filigrane. Ses planches dépassent la simple illustration. Un peu comme, dans un tout autre style, Enki Bilal a su hisser la BD au rang d’oeuvre d’art.
    Ma filleule en est fan depuis ses cinq ans !!!
    Et lorsqu’elle aura grandi, je lui léguerai certainement le SOIE que je me suis offert… redécouvrant ce texte sous un autre jour.

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