Littérature jeunesse : le mépris poli. / Une lettre à Télérama

Eric Senabre est un auteur de romans jeunesse français qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. En lisant un article sur le grand Mark Twain (Monsieur Tom Sawyer) publié dans Télérama, il est frappé par la façon dont la journaliste parle de la littérature jeunesse. Au travers d’une lettre ouverte sur Facebook, il a aujourd’hui décidé de mettre les points sur les « i », avec une certaine classe et beaucoup de tact.

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Nous aussi, on boude.

Eric Senabre, vous avez tout notre soutien et notre plus grand respect. Bravo ! Et nous nous permettons de partager votre lettre ci-dessous :

 » J’ai lu avec beaucoup de plaisir – et deux mois de retard – l’article que Guillemette Odicino a consacré à l’un de mes héros littéraires, Mark Twain, dans votre numéro de début août. Toutefois, pour érudit et vivant qu’était ce papier, son premier paragraphe m’est quelque peu resté en travers de la gorge. Je cite : 

  « Cette grande figure de la littérature américaine n’est pas seulement, comme on le pense souvent en France, l’auteur des Aventures de Tom Sawyer et de leur suite, Les Aventures de Huckleberry Finn, toujours considérées à tort comme de la littérature pour enfants. »   

Je suis à peu près certain que l’intention n’était pas de se montrer déplaisant et qu’il n’y avait là aucune malice ; en tant qu’auteur jeunesse, je me dois cependant d’expliquer en quoi cette phrase me pose problème.   

La seule manière de considérer cette phrase sans se vexer serait de comprendre, tout simplement, que les deux œuvres citées ne conviennent pas aux enfants. Ah bon ? Le français ne permet pas toujours d’être à la fois concis, précis et élégant : de fait, on ne sait si ce sont Tom Sawyer et Huckleberry Finn (sans doute moins évident à aborder) qui sont considérés à tort comme de la littérature pour enfants, ou seulement le second. Peu importe, au fond, puisque les deux œuvres en question sont de la littérature jeunesse, quel que soit le bout par lequel on prend le problème (j’y reviendrai un peu plus loin). Ce serait donc faux, mais pas insultant.   

J’ai malheureusement peur que la fameuse phrase ait un autre sens. A savoir, celui-ci : ces deux grands succès de Mark Twain vont au-delà de la littérature pour enfants et sont, en un sens, supérieurs à ce que le genre peut offrir ; ils sont « tellement bien que c’est de la littérature adulte ». Et voilà que l’on se retrouve avec cette infernale échelle de valeurs à la française, où l’on distribue des points et des degrés d’importance. La littérature jeunesse, c’est pour les jeunes, donc ce n’est pas de la littérature sérieuse ; c’est juste un amuse-gueule, en attendant que l’on se soit construit la sensibilité nécessaire à la découverte de vrais livres. Ben voyons. La vérité, c’est que la littérature jeunesse, quand elle est bonne, l’est autant que n’importe quelle autre ; elle ne devient pas subitement « adulte » parce qu’elle est brillante. C’est avec le même type de raisonnement que l’on annonce que tel western ou tel film de guerre n’est pas vraiment un western ou un film de guerre, parce qu’il affiche une profondeur bien supérieure à… A quoi, au fait, si ce n’est aux idées reçues ? Des tels propos se retrouvent souvent dans la bouche de ceux qui n’ont vu que deux Sergio Leone et Rambo II.     

Une question se pose nécessairement : qu’est-ce qu’un roman jeunesse ? Sur la forme, c’est un texte dont le style et la narration sont suffisamment accessibles pour ne pas perdre en route un lecteur encore peu aguerri. Le scénario des Misérables pourrait très bien être celui d’un roman jeunesse, sans qu’on n’y change rien, mais son écriture est peu adaptée à une première lecture. Soit. Sur le fond, un roman jeunesse peut être une infinité de choses, tant que le sujet demeure à peu près en phase avec les interrogations ou les préoccupations propres à la jeunesse (que l’on aurait tort de trouver limitées). Le tourisme érotique ou l’inceste à répétition ne sont pas, à vue de nez, des thèmes de littérature jeunesse. Dont acte. Mais pour en revenir à Mark Twain et Huckleberry Finn, la mort ou le racisme n’ont aucune raison d’être gardés hors de portée des enfants.   

Ce matin-même, sur un salon, j’ai vu une lectrice avec L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco sous le bras. Sauf à être de mauvaise foi, on pourra difficilement nier qu’il s’agit d’un roman pour la jeunesse. Or, je mets au défi la plupart des « écrivains pour adultes » de 2013 d’écrire comme Bosco. Etre intelligible et accessible n’implique pas de se brider, ou de se dispenser d’innover : la pure beauté de style de certains classiques de la littérature jeunesse (je pense au Pays où l’on n’arrive jamais, par exemple) n’est pas relative à la tranche d’âge de leurs lecteurs. Huckleberry Finn, quant à lui, s’appuie sur une langue quasi-expérimentale (et révolutionnaire) dans sa version originale, ce qui n’a pourtant jamais empêché les écoliers américains de s’y plonger.   

En fait, il n’est pas nécessaire d’aller secouer les morts : une splendeur comme La Croisée des mondes de Philip Pullman écrase en matière de scénario, d’idées et d’élégance une bonne partie de la littérature « adulte » mondiale. Pas de profondeur ? Selon une autre superstition française, la présence ou l’absence de celle-ci devrait décider de la qualité d’une œuvre in fine. C’est en soi très largement discutable, mais allez : sur ce point encore, la trilogie de Pullman et le roman jeunesse en général n’a certainement pas à faire de complexe. La religion, le handicap, l’éducation, la précarité, la violence conjugale : quelques thèmes parmi d’autres que la littérature jeunesse est capable d’aborder avec une pudeur et une intelligence dont les prétendants au Prix de Flore sont souvent démunis.   

Pour dire les choses de manière plus crue, la petite phrase de Guillemette Odicino met en lumière le relatif mépris dans lequel on tient la littérature jeunesse en France. Je suis à peu près convaincu que l’on en parlerait sans se sauter à la gorge, et que l’on serait peut-être même d’accord. De fait, je n’en veux nullement à votre excellente journaliste (on fait tous des gaffes), mais il y avait dans cette affirmation l’un de ces petits automatismes de discours dont on ne réalise plus, à force de les utiliser et les banaliser, qu’ils peuvent heurter telle ou telle population. Combien de fois ai-je entendu : « Super, tes romans ! Mais j’imagine que tu as quelque chose d’une autre envergure sous le coude, non ? ». Tout cela est pavé de bonnes intentions, mais… non, désolé : je n’ai que l’ambition minable de procurer à des collégiens leurs premiers bons souvenirs de lecture.  

Médiatiquement, la littérature jeunesse est assez largement ignorée de publications culturelles comme les Inrocks ou Libé (sauf en période de salon de Montreuil, soit deux jours dans l’année), où elle aurait pourtant sa place. Quel manque de curiosité, de clairvoyance… et quel bon sang de snobisme. Comment peut-on penser qu’une littérature qui va forger le goût et ouvrir l’esprit est inférieure ? Reconnaissons qu’en la matière, Télérama fait tout de même mieux que les autres – et si c’est sur vous que je tombe au final, c’est sans doute parce que je me sens davantage chez moi. On notera que les « auteurs-auteurs » participent plus qu’à leur tour de cette situation aristocratique : sur les salons, à quelques rares exceptions, il ne faudrait surtout pas qu’ils se mélangent à nous autres. Même quand ils n’ont à leur actif que le douze-millième décalque de Raymond Chandler ou de Céline. Et pourtant, leurs futurs lecteurs, c’est aujourd’hui nous qui les faisons.   

Les enseignants ont réagi bien plus vite que l’intelligentsia (dont, pour une raison qui m’a toujours échappé, ils ne font pas partie). Loin de moi l’idée de dire du mal des « classiques », qui constituent aujourd’hui encore l’essentiel de mes lectures. Il n’empêche qu’en cinquième, on attrape certainement davantage le virus de la lecture avec un Marie Desplechin qu’avec un Balzac – qu’il sera bien temps de lire au lycée, mieux armé, sans le risque de le prendre en grippe. Et heureusement, c’est plutôt dans ce sens que vont les choses aujourd’hui. Pour conclure en revenant à ce cher Mark Twain, rappelons qu’aux USA, Huckleberry Finn est considéré comme « the great american novel » (aux côtés de quelques autres). Et c’est sûrement ce qui coince, de ce côté de l’Atlantique : on ne peut pas être un roman fondateur et de la littérature pour enfants.  

Et bien si, justement.  

Je dirais même que ce rôle fondateur, ramené à l’individu, c’est bel et bien le propre de la littérature jeunesse.  »  

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5 réflexions sur “Littérature jeunesse : le mépris poli. / Une lettre à Télérama

  1. Mieux vaut tard que jamais, je découvre cette reprise de ma lettre. Merci beaucoup d’avoir contribué à sa diffusion ! Même si cela n’aura pas donné lieu, hélas, au débat rêvé 😉

    • Sonia MARCOTTE dit :

      Je suis bibliothécaire jeunesse, et au sein même des médiathèques, la jeunesse est souvent considérée comme la dernière roue du carrosse. Au delà même de cette littérature qui doit sans cesse prouver sa légitimité, le public jeunesse, parfois un peu bruyant, déroute encore certains collègues qu’ils soient de France ou de Navarre….C’est stupéfiant quand on pense qu’un livre sur quatre vendu est de littérature jeunesse, que nous avons en France la plus grosse production éditorial au monde…
      Moi je me suis construite à coup de Ponti, de Corentin, de Pennac, de BD , de Latifa Alaoui M. et de tant d’autres….Ils ont contribué à la lectrice que je suis aujourd’hui. Et la bibliothécaire que je veux être! Merci pour votre lettre ouverte! Et merci à ce site de l’avoir relayé!

  2. JR dit :

    Tout ce que tu dis est très juste, cher Éric. Un seul problème : tu cites des auteurs pour lesquels la « littérature jeunesse » n’est certes pas une déchéance, Pullman ou Marie Desplechin ; mais tu omets pudiquement de parler de tous ceux (tu comprendras que, par courtoisie, je reste évasif) pour lesquels la « littérature jeunesse » au kilomètre est d’abord un « bon créneau », qui écrivent très mal, et sont néanmoins prescrits dans les collèges, car ils correspondent si bien aux instructions ! Lorsque je rencontre, sur un site professoral, une demande d’un roman « qui se rapprocherait de L’Île au trésor, mais plus facile à lire, moins riche en vocabulaire », je suis partagé entre colère et écœurement…

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