Roberto Innocenti

Festival des Illustrateurs, Moulins

(septembre 2013)

Voici un petit compte-rendu (non exhaustif mais j’espère assez fidèle) des rencontres avec Roberto Innocenti, animées par Emmanuelle Martinat-Dupré (26/09) et Lucie Cauwe (27/09) et avec Laura Rosano dans le rôle de traductrice. Une semi-découverte pour moi et un vrai coup de cœur à partager !

Roberto Innocenti est né en Toscane en 1940. Il a reçu le prix Hans Christian Andersen en 2008. Avant de se consacrer à l’illustration, il a fait plusieurs métiers : il a été vendeur et a aussi travaillé pour des studios d’animations. Dans les années 1980, il rencontre Etienne Delessert qui lui demande d’illustrer Cendrillon, c’est son premier pas dans le monde de l’illustration jeunesse.

– Vous êtes autodidacte, comment êtes-vous venu au dessin ?

Je partage avec beaucoup de gens de ma génération le fait d’être autodidacte. Dessiner ça s’apprend en dessinant.  J’ai commencé assez tôt l’illustration, à 25 ans, mais je ne pouvais pas en vivre. Donc j’ai fait d’autres boulots et je suis revenu à l’illustration jeunesse beaucoup plus tard. C’est un métier que l’on fait avec beaucoup de passion, l’important c’est d’y croire, il faut travailler avec plaisir.

Normalement quand je commence à illustrer, l’idée est déjà bien claire, bien fixée. De tous les travaux que j’ai fait, à chaque fois je m’adressais au grand public. C’est une volonté de ne pas rester dans la sphère privée. J’ai choisi d’être figuratif pour communiquer de façon la plus claire possible. Mais j’essaie d’éviter le réalisme, ça ne m’intéresse pas. Ce qui est de l’imaginaire est lié à mon envie de m’amuser. Je compare souvent l’écrivain au réalisateur de films, au metteur en scène : ce qui compte c’est l’histoire et pas tellement l’image.

– Vous situez-vous plutôt dans le réalisme ou l’expressionnisme ?

Je ne sais pas, cela dépend du texte. Il est important pour moi de ne jamais tomber dans le stéréotype. La technique est suggérée par le texte. Par exemple, j’aimerai faire de l’impressionnisme mais je n’ai pas encore trouvé le texte qui s’y prête.

– Quelles sont vos références artistiques ?

Bruegel, Hokusaï… La peinture est complètement différente de l’illustration. L’illustrateur s’adresse, raconte quelque chose comme l’écrivain. Il n’est pas dans une démarche privée comme l’artiste.

– Pourquoi avoir choisi des époques précises pour les Contes ?

cendrilon2Les contes de fées commencent par « il était une fois », ils ne sont pas datés. C’est pour cela que j’ai utilisé une image ancienne typique pour commencer l’histoire : celle de la grand-mère qui tricote. J’ai choisi de créer une Cendrillon dans l’esprit du film Certains l’aiment chaud  avec Marylin Monroe. C’est une femme ambitieuse. J’ai sorti l’héroïne de l’éternel en la plaçant dans un cadre historique précis, l’Angleterre des années 1920. L’année du mariage est 1929, c’était une époque frivole, légère qui selon moi s’adaptait très bien au personnage. L’humour et l’ironie sont nécessaires aussi pour que les enfants grandissent.

la petite fille en rouge

Au contraire, dans La petite fille en rouge, j’ai transposé l’histoire très dure du Petit Chaperon rouge, dans un espace réel. La forêt devient un monde envahi par la publicité. C’est un avertissement pour les parents, la banlieue est plus dangereuse que la forêt.

Quant à Pinocchio, au moment de fêter son centenaire, on s’est rendu compte que s’il avait beaucoup été illustré, ce n’était jamais en Toscane. Pourtant l’auteur était Toscan et cela se ressent, certaines expressions sont typiques de cette région. Mon éditeur m’a alors suggéré le projet et j’ai donc voulu l’illustrer dans le décor de la Toscane. Pinocchio comme Rose Blanche et le Petit Chaperon Rouge pinocchiosont des personnages guides. Pinocchio nous fait découvrir la Toscane. Pour moi, l’illustration doit amener l’enfant à se poser des questions. C’est pourquoi les portraits des personnages sont caricaturaux (un peu comme dans le cinéma Italien). J’utilise la perspective pour montrer différents points de vue. Le style est un atout pour se faire remarquer mais cela peut devenir une prison. Dans Pinocchio, il y a une partie de moi. Pinocchio naît à l’âge d’entrer dans la scolarité mais il est démuni, il ne connaît rien de la vie, un peu comme moi qui ai eu une enfance perturbée par la guerre.

– Vous avez aussi illustré Le chant de Noël de Charles Dickens. Il y a un lien entre vous deux, vous avez tous les deux arrêté l’école vers 12/13 ans pour aider votre famille.un-chant-de-noel

Oui, c’est vrai et d’ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec lui lorsqu’il disait, qu’il a écrit pour les enfants, pour montrer que c’est un temps qui doit être protégé, réservé à l’apprentissage. Face au déferlement des images aujourd’hui, je me demande si l’enfant va encore avoir la capacité d’imaginer. Le rôle de spectateur est très long tandis que le rôle d’acteur est de moins en moins sollicité.

– En insistant sur des événements du quotidien et des faits historiques, est-ce une manière pour vous de transmettre un témoignage politique ? / Concernant les livres qui parlent de l’Histoire, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire l’histoire de Rose Blanche, petite allemande qui découvre les camps ?

rose blanche 1Je suis né pendant la guerre et celle-ci m’a beaucoup marqué, elle a figuré dans ma vie comme un troisième parent. En observant les livres édités à l’étranger, j’ai voulu moi aussi écrire quelque chose de poignant. C’est un livre destiné à ma fille. Je voulais la mettre au courant à travers une histoire « tendre », acceptable pour un enfant. Je pense que c’est la curiosité de l’enfant qui va lui permettre de grandir. C’est le premier livre que j’ai conçu, dont j’ai écrit les textes. Il a été refusé par toutes les maisons d’édition italiennes car, en Italie tout le monde voulait ignorer cette période historique (le fascisme). Il est donc resté dans un tiroir pendant 4 ans, avant que je ne le montre à Etienne Delessert lorsqu’il est venu me demander d’illustrer Cendrillon. Après cette première édition aux Etats Unis (Creative Editions), il a été traduit en allemand, en français, en coréen… Ce livre représente un vrai tournant dans ma vie. Il a notamment reçu la Pomme d’or de Brastilava (1985). Les Allemands lui ont donné le prix pour la paix. J’ai été rassuré sur le fait que l’illustrateur était libre et pouvait aborder ce type de sujets. Mais, lorsque j’ai été reçu à Montreuil et salué pour ce livre, j’étais déçu qu’il ne soit pas encore publié en Italie. Il a fallu attendre 20 ans pour ça et si je suis reconnu internationalement, en Italie je suis méconnu. La force de l’illustration c’est de ne pas avoir besoin d’être traduite. Comme dans un film, l’illustrateur doit faire des recherches sur  les décors, les costumes, la mise en scène. Cela demande parfois un important travail de documentation en fonction du sujet de l’histoire, s’il s’agit d’une fiction ou non.

Par exemple, pour créer l’image du ghetto, je me suis inspiré de photographies du ghetto de Varsovie, surtout pour les personnages. Dans ce cas, je ne pense pas que ce soit approprié d’inventer. Illustrer ces événements, c’est une façon de dire « moi je suis au courant ». La petite fille, Rose Blanche, est un modèle réel, vivant. Cette histoire est une fiction à partir de faits réels. Roberto Innocenti a été le premier illustrateur à représenter un camp de concentration. L’absence de ciel tout au long de l’album correspond à l’absence d’espoir. Le ciel n’apparaît qu’à la fin du livre quand la guerre est terminée et que l’enfant disparaît.

De mon point de vue, l’illustrateur doit être libre. Si je ne trouve pas d’éditeur, le livre ne paraîtra pas car je ne suis pas prêt à faire des changements.

L-etoile-D-erika L’étoile d’Erika est une histoire vraie. On a l’impression d’être dans un reportage de guerre, à cause des photos que vous avez dessinées.

Lorsque j’insère des photos dans mes images c’est une manière d’incorporer de la réalité dans la fiction. Aujourd’hui, la photo est considérée comme une vérité, elle a fonction de documentation. C’est ainsi que je l’utilise.

Les images sont très dépouillées, contrairement au foisonnement de détails de vos dessins habituels.

Les visages ne sont pas montrés car je ne peux pas les inventer.

– Comment est née l’idée de L’Auberge de Nulle Part, où vous craignez de perdre votre imaginaire?

l_auberge_de_nulle_partJustement je n’avais pas d’idée au moment de la création de ce livre. Du coup, je me suis posé la question : que faire quand on a pas d’idée ? On peut copier les autres, d’où cette histoire avec tous ces personnages connus qui sont source d’inspiration. Ce sont des citations. J’ai repoussé volontairement les personnages imaginaires, je voulais des prototypes. Le dessin est moins technique, plus léger, cet album est un amusement du début à la fin ! Le texte a été écrit d’après mes images par J. Patrick Lewis. C’est le seul livre que j’ai inventé où il n’y a pas un sens caché important. C’est un livre de citations littéraires.

– Comme un acrobate, avez-vous peur d’entrer en piste ?

On a toujours peur au départ d’un livre, on se demande si cela a un sens. La publication répond en partie à la question mais c’est surtout la rencontre avec le public qui me rassure et me permet d’entrer en piste avec un peu moins de craintes lors des livres suivants.

– Si vous deviez changer de métier, par exemple, travailler dans un cirque, que seriez-vous ?

Je n’aimerai pas trop en faire partie, je trouve ça triste aujourd’hui. Pourtant comme tous les enfants j’aimais le cirque. Si je dois y entrer, je pense que ce serait en tant que directeur, par rapport à mon ventre (rires).

– Avez-vous un livre en cours ?

Non car j’ai besoin du calme de l’atelier pour me mettre à travailler. Le moment est peu propice actuellement mais j’ai une idée qui me travaille et qui va demander du temps. Ce sera l’histoire d’un bateau à partir d’un poème, une visite de l’océan.

– Combien de temps prenez-vous pour faire une illustration ?

Ça dépend des livres, pour L’Auberge de Nulle Part, il a fallu environ 7/8 mois. Cela peut aller jusqu’à 2 ans si j’ai besoin de beaucoup de documentation. Après cela dépend de la technique et de l’image. Par exemple, l’image de la fuite de Pinocchio m’a pris beaucoup de temps car il y a de la perspective et une recherche architecturale poussée.la fuite de pinocchio

Bibliographie

  • Roberto Innocenti, Christophe Gallaz, Rose blanche, Gallimard Jeunesse, 1990
  • Charles Dickens, Un chant de Noël, Gallimard Jeunesse, 1991
  • E.T.A. Hoffmann, Casse-noisette, Gallimard Jeunesse, 1996
  • Charles Perrault, Cendrillon, Grasset Jeunesse, 2001
  • Roberto Innocenti, J. Patrick Lewis, L’Auberge de nulle part, Gallimard Jeunesse, 2002
  • Ruth Van der Zee, L’Étoile d’Erika, Milan, 2003
  • Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio, Gallimard Jeunesse, 2005
  • Roberto Innocenti, J. Patrick Lewis, La Maison, Gallimard jeunesse, 2010
  • Aaron Frisch, La Petite fille en rouge, Gallimard jeunesse, 2013

la maison

Pour faire plus ample connaissance avec Roberto Innocenti et son univers, je vous invite à aller voir cette courte vidéo montée par le Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins :vidéo1

Vous pouvez compléter ce compte-rendu avec celui de Martine Abadia, sur le site du CRILJ : Roberto Innocenti, un magicien. Vous y retrouverez également d’autres articles sur le Festival des illustrateurs de Moulins 2013.

Publicités

Une réflexion sur “Roberto Innocenti

  1. Gaëlle dit :

    Grand monsieur de l’illustration, je profite de cet article pour rappeler que l’album La petite fille en rouge est sélectionné pour le Prix Sorcières 2014… Personnellement, même si tout le monde s’en moque, je vote pour !
    Merci Sandie pour cette retranscription.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s