Lectures d’enfance : la libraire et la maîtresse

Les lectures d’enfance de Gaëlle et Déborah.

Déborah et moi avons plusieurs choses en commun. Une toute petite taille certes, mais aussi une passion pour les livres pour enfants qui nous a réunies autour d’un mémoire de master lisible ici. J’étais l’élève, elle était le maître ; la directrice de mémoire. Deux années ont passées, Déborah est devenue « maîtresse », quant à moi je suis toujours libraire bien que je vienne de « basculer » dans la bande-dessinée !

Désormais, on va cesser de se vouvoyer parce que ça commence à bien faire !

LE RAPPORT A LA LECTURE

Gaëlle : Déborah, je connais un peu mieux ton humour maintenant et je crains que tu ne te moques de mes livres d’enfant qui font vraiment ringards… (NDLL : Déborah est très jeune) Mais bon, après tout ce qu’on a vécu ensemble, je saute quand même le pas ! Tu me diras si tu en connais certains… Pour ma part, j’ai toujours aimé les livres mais je ne crois pas en avoir eu beaucoup chez mes parents. J’étais abonnée à des magazines et je recevais régulièrement des livres du Club Mickey. Il y en avait sur les formes, les chiffres, les lettres… J’adorais le principe de l’abonnement  et dans les livres il y avait un emplacement « Ce livre appartient à… » et j’adorais y inscrire mon nom. Manie que j’ai gardée puisque tous mes livres ou presque sont ainsi marqués ! Lorsque je les lis loin de chez moi, en voyage je précise aussi l’endroit où je l’ai lu et la date. Bien que ça ne serve à rien car je suis capable de dire exactement où et quand j’ai lu un bouquin.

Ce qui est certain c’est que mes parents ne m’ont jamais lu d’histoires le soir ! Ni même emmenée dans une librairie. Je ne pense pas avoir attrapé le virus grâce à eux. Nous vivions dans un village de montagne assez loin de tout et ma mère, qui lisait tout de même beaucoup, achetait ses livres par correspondance dans un « club ». Les livres étaient d’un moche ! Ce n’était pas les vraies couvertures et elles étaient en carton ; je me souviens que j’avais horreur de ça ! Dans leur catalogue il n’y avait pas grand chose à part les nouveautés importantes, mais il y avait toujours un dictionnaire et un Kama-sutra ! Chez nous, il y avait plein de collections différentes d’encyclopédies, des dictionnaires, des tas de livres sur les pays du monde aux photos un peu vieillies. Je lisais ce que j’avais sous la main, donc tout ça. Je me rappelle même avoir passé des heures à observer les doubles planches de mon dictionnaire Larousse Maxi-débutants. J’ai su lire très vite et très tôt j’ai lu couramment. En CP, aux vacances de Noël, j’étais capable de lire et de comprendre le journal quotidien qui était jeté sur la table de la cuisine. J’ai toujours aimé les lettres, le papier, les livres…

Gaëlle : Chez toi quel était le rapport à la lecture ?

Déborah : Quand j’étais petite, ma mère voulait ab-so-lu-ment que je lise. Que je lise vite. Et bien. Donc, évidemment, j’ai détesté lire et j’ai refusé en bloc tous les livres. Elle m’a abonné à J’aime lire et je ne lisais que les Tom-tom et Nana. Elle m’a offert des tonnes de romans historiques que je n’ouvrais absolument jamais. Quand j’avais 5 ans, elle a voulu m’apprendre à lire avec la méthode Boscher avec ce livre-ci afin que je saute le CP… J’ai tout naturellement boudé à chaque fois qu’elle s’approchait de moi avec ledit livre. Pourtant, j’aimais qu’elle me lise des histoires. J’adorais Mitch de Nadja, Le chien qui disait non de Solotareff et Tu ne dors pas petit ours ?, de Martin Waddell. Ensuite, je me suis plongée dans la lecture à 11 ans grâce aux « merveilleuses » collections Chair de poule et Cœur Grenadine

coeur grenadine

Gaëlle : Je n’avais pas la méthode Boscher mais dans le même esprit « méthode syllabique », je me suis beaucoup entraînée à lire sur ce vieux manuel déchiqueté que j’adorais: Mico le petit ours.

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Mico le petit ours, d’A. Mareuil et M. Goupil, Librairie Istra, Paris, 1975.

Je trouvais les images sublimes et j’étais très fière de lire toute seule même si le texte était « cu-cu » !

LA TRANSMISSION DU VIRUS

Gaëlle : Déborah, tu es désormais professeur des écoles en CP, as-tu conscience que tes élèves se souviendront de toi toute leur vie ?

Déborah : Oh, je ne suis pas sûre de tant les marquer. Je suis dans deux classes, j’ai aussi des Petits-moyens. Comme je ne vois pas mes élèves tous les jours, peut-être qu’ils m’oublieront comme un vieux ticket de parking délaissé au fond d’une voiture… (quelle comparaison poétique n’est-il pas !) Mais, admettons qu’ils gardent de moi une vague image floue comme l’est celle que je conserve de ma maîtresse de CP : je suis contente de leur donner les clés qui vont peut-être, un jour, leur permettre de dévorer tout Harry Potter… ou le Kama-sutra !

Gaëlle : Ma maîtresse de primaire, ça a été la même tout du long ; et elle a joué un grand rôle dans ma découverte de la lecture. A l’école il y avait les J’aime Lire dont je raffolais et le bibliobus venait quelquefois mais je ne me souviens plus de la fréquence… C’était un évènement ! Elle s’appelait Marie-Noëlle et elle était bretonne, elle nous apprenait des chants marins alors que nous étions dans la montagne… Quand elle a pris son congé parental elle a été remplacée par Marie-France qui nous a lu un livre que je n’ai jamais oublié et que j’ai racheté depuis ! Il s’agit d’un J’aime Lire qui raconte la vie des enfants des rues au Caire. J’adorais la manière dont la maîtresse prononçait les prénoms maghrébins des héros, ça m’emmenait en voyage. Je l’ai relu, adulte, avec le même plaisir et une émotion semblable.

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Les petits mégots, J’aime Lire n°78, de Zaü et Nadia (toujours disponible et sans cesse réédité !)

Gaëlle : La personne qui m’a vraiment encouragée dans la lecture c’est une de mes tantes. Elle avait chez elle plein de livres qu’elle gardait pour nous, ses neveux. La plupart c’étaient les collections de son enfance qu’elle nous transmettait, elle aimait beaucoup les BD. Elle avait des tas de collections complètes : Sylvain et Sylvette, Fripounet et Marisette et ceux que j’aimais par dessus tout : la série Lili, d’Al. G. Elle possédait aussi dans la même série tous les Aggie mais j’ai toujours eu une préférence pour l’espiègle Lili. J’ai dû lire 20 fois chaque numéro, sans exagérer. Il y en a même un qu’on avait appris par cœur avec ma cousine, c’était Lili au théâtre. On connaissait toutes les répliques de la pièce que jouaient les personnages !

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Lili en Espagne,  d’Al. G, Société parisienne d’édition, Paris, 1986.

 

Gaëlle : Et toi Déborah, est-ce un personne en particulier qui t’a « refilé le virus » ?

Déborah : Non, personne. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi certains préféraient passer du temps enfermés à lire alors qu’on pouvait faire du roller dans les rues avec les copains. Ce n’est qu’à l’adolescence que je me suis mise à lire des livres typiquement ciblés ados : Moi, Christiane F, 13 ans, droguée, prostituée ; L’herbe bleue ; Junk de Melvin Burgess et autres histoires de drogués. Et puis, j’ai eu besoin de ma dose, je me suis mise à me shooter avec n’importe quoi : du Nothomb, du Levy… puis des classiques, tous les classiques possibles. Ça y est, j’étais lancée !

SÉQUENCE ÉMOTION !!!

Gaëlle : Il y a peu j’ai retrouvé MON LIVRE PRÉFÉRÉ DE TOUTE MA VIE (D’ENFANT) dans le grenier de mon papa… Quand je l’ai vu, j’ai failli pleurer. Suspense ! Le voici :

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Quatorze ours en été, d’Evelyn Scott et Virginia Parsons, éditions Deux coqs d’or, 1974.

Dedans toutes les pages sont hypnotisantes, mais j’ai un faible pour celle où l’on voit tous les ours dans leur habitat :

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Gaëlle : Ça te fait ça aussi Déborah quand tu revois des choses que tu avais petite et qui t’étaient sorties de l’esprit ? Une émotion immense et les souvenirs oubliés qui ressurgissent ? Avais-tu un livre fétiche ?

Déborah : Bien sûr ! Depuis que j’ai une petite fille, ma mère ne cesse de fouiller dans sa cave afin de ressortir de vieux trucs moches… qui m’émeuvent intensément ! Les livres (sans vouloir trahir encore une fois mon peu de rides) n’ont pas tant changé depuis que je suis petite. Ce sont presque les mêmes éditions. Pour ce qui est du livre fétiche, apparemment, j’adoooorais Norbert peint d’Antoon Krings. Mais très honnêtement, je n’en ai strictement aucun souvenir.
J’aimais beaucoup Le cadeau du petit paon et tous les livres de la collection « Un pays, un conte ». Ce petit paon, c’était mon préféré. J’avais envie de le sortir du livre et de lui faire des gros câlins.

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Le livre fétiche de Déborah quand elle était (déjà) petite.


Et, j’ai été très émue lorsque j’ai retrouvé Le magicien aux étoiles. C’est le livre que me lisait toujours mon père lorsque je dormais chez lui (mes parents sont séparés). Le livre a été perdu pendant un déménagement mais, il y a quelques années, j’ai cherché partout pour le retrouver. Évidemment, j’avais oublié le titre et je ne connaissais pas le nom de l’auteur, ce qui m’aidait beaucoup. Après moult péripéties, je l’ai enfin eu entre les mains ! Quelle émotion ! Et c’est là que je me suis rendue compte que mon père ne lisait pas le texte qui était écrit mais inventait totalement autre chose à partir des images ! J’étais bouleversée !

magicien

SÉRIES ET COMPAGNIE…

Gaëlle : J’ai également beaucoup eu recours aux livres de ma grande sœur… Elle avait tous les Martine, comme bien des filles des années 70 ; et j’adorais particulièrement les très vieux qui avait un genre de damier sur les pages intérieures. Ceux où elle a les cheveux courts comme dans Martine petite maman. Je crois pouvoir me remémorer les détails de certaines pages par cœur ! Comme celle-ci qui m’émerveillait et je le crois, me fait encore le même effet aujourd’hui…

T18_4ill. Marcel Marlier,  Martine petite maman, Casterman, 1968.

De nos jours, il ne me viendrait jamais à l’idée de conseiller un Martine, je crois que j’ai oublié mes émotions d’enfant ou bien que je suis devenue snob ou prétentieuse ! C’est peut-être une erreur… mais je trouve les récents Martine terriblement vilains et mal illustrés. Déborah, as-tu eu toi aussi ta dose de Marine et crois-tu qu’on est trop sévères de nos jours avec ces séries « populaires » ?

Déborah : Eh bien non ! Je suis passée totalement entre les gouttes des Martine et compagnie ! J’étais par contre fan des Max et Lili ! Pour ce qui est de mon avis… je vais tenter de synthétiser. Alors certes, Machin va sur le pot ne va pas bouleverser le monde de la littérature. Déjà, Machin est toujours un garçon, il finit toujours par faire bien caca dans son pot et utiliser un livre pour parler du quotidien aux enfants détourne le rôle de créateur d’imagination des œuvres littéraires. Bon. Mais voilà que ma fille est totalement accro à Petit Ours Brun. Alors quoi ? Devrais-je lui arracher des mains et censurer (oh ! censurer, que c’est vilain !) un livre que je juge, moi parent prescripteur, moins bon qu’un autre ? Diantre non. POB a aussi ses fonctions rassurantes, permet de poser les bases d’une structure de récit classique tout en permettant une première identification du lecteur au personnage principal l’impliquant ainsi émotionnellement. Je vais donc conclure sans être dithyrambique. Elle veut lire Petit ours refuse la drogue, il préfère l’aide humanitaire ? : qu’elle s’en gave jusqu’à l’indigestion. J’en connais bien qui ont lu Cœur grenadine

Gaëlle : Oui, tu serais mal placée ! Je ne suis pas certaine d’avoir lu des Coeur Grenadine mais je suis passée par les Chair de poule et j’ai ensuite enchaîné avec une bonne partie de Stephen King même si j’en pleurais de peur sous mon édredon…

Parmi les autres séries que ma sœur possédait, en voici quelques-unes qui ont retenu mon attention  :

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La ville, d’Alain Grée, Casterman, 1973.

Les livres d’Alain Grée sur la ville, la montagne, la mer… Je suis toujours admirative des illustrations d’Alain Grée, comme si leur modernité ne pouvait jamais se faner.

Après les Martine, nous avions quelques Caroline, que j’aimais beaucoup moins ! Dans Caroline à travers les âges, il y a une image qui me faisait vraiment frissonner…

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Celle où le gentil chat se fait arracher un dent sans anesthésie sur la place publique… Le pauvre !

Pour finir, je ne vais pas être originale mais j’étais une fan absolue de la Bibliothèque verte et Rose de chez Hachette. Mes séries préférées étaient Les 6 compagnons, Le club des cinq et Alice. Tout comme les Lili et Aggie cités plus hauts, je les ai tous lus plusieurs fois chacun… C’était vraiment la misère ! Quand je pense à tout ce qui existe maintenant…

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Déborah : (Ceci dit, maintenant, il existe aussi ça : ne te fouette donc pas trop) titeuf

La bibliothèque Rose version « de nos jours » (pas tout à fait car depuis la couverture a encore changé…) Que peuvent faire mes bons vieux Six compagnons face à Titeuf en tutu ?

 

LES INAVOUABLES/LES TRAUMATISMES

Gaëlle : J’avais aussi un minuscule livre d’Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll publié chez Deux coqs d’or. Je le lisais quand même car je n’avais pas grand chose à me mettre sous la dent. Rappelez-vous, pour peu, je lisais le bottin. Toutefois, je confesse ici que j’ai toujours eu HORREUR de cette histoire, mais bon, comme pour Le Petit Prince ou Claude Ponti ; ça ne se dit pas trop.

imageAlice au pays des merveilles, Lewis Carroll, éditions des Deux coqs d’or, série Bleue 1968.

Par ailleurs j’étais également tétanisée par deux histoires La chèvre de Monsieur Seguin et Poucette, je ne comprends pas pourquoi on lit ces atrocités aux enfants !!! Concernant La chèvre, c’était surtout l’histoire qui me faisait frémir. Poucette, c’étaient les illustrations qui me terrorisaient. Il y avait une grosse taupe et une hirondelle qui semblaient gigantesques à côté de cette brave Poucette et sa coquille de noix. BRRR !!!!! Je n’ai jamais lu ces histoires à mes fils mais j’ai pu constater qu’ils ont adoré les contes traditionnels bien qu’on y trouve notre lot d’atrocités dedans…

Déborah : Je n’aimais pas du tout non plus Alice aux pays des merveilles. J’ai en revanche toujours aimé Le petit prince depuis que j’ai entendu la version audio. J’entends encore aujourd’hui les voix du CD lorsque je lis le livre. Pour poursuivre tes souvenirs de série, j’aimais beaucoup ce titre :

chair de poule

… Et je n’en ferai donc pas de commentaire…

Gaëlle, je vous te remercie pour ce voyage dans le temps. Je n’ai reconnu ni ton Mico ni ton Jojo mais je suis ravie d’avoir pu découvrir quelques-unes des lectures de jeunesse qui ont sans doute contribué à éveiller aujourd’hui ta curiosité permanente pour la nouveauté et l’éclectisme. Gageons que nos lectures à venir continueront de nous émouvoir ! Je suis en tout cas certaine que la lecture accompagnera encore longtemps nos chemins. Puissent-ils se recroiser ! (NDLL, Déborah attend toujours mon mémoire de M2…)

Merci Déborah d’avoir participé à cette rubrique !

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3 réflexions sur “Lectures d’enfance : la libraire et la maîtresse

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