« Ils écrivent, elles lisent, genre ! »

Un cycle de conférences, à Amiens (80), avec des universitaires et professionnels pour se re-plonger dans le monde de Martine et Caroline, de Julie et de Bufallo Belle, de la Semaine de Suzette, du Magasin des Enfants de Mme Le Prince de Beaumont,… et terminer avec le positionnement de certains éditeurs et illustrateurs concernant la littérature « genrée » actuelle.

Pour le programme complet, c’est par ici : Livret conférences

Publicités

« Marqués » de Alice Broadway

Marques

Dans un monde où les corps sont tatoués d’une histoire de vie, complète et bien remplie, il n’est pas concevable d’être immaculé. Ni tatouage, ni histoire personnelle … au risque de devenir des Oubliés. Alors que Leora va réaliser son rêve d’enfance, devenir tatoueuse, elle est dans l’attente de la cérémonie de la pesée de l’âme de son père, récemment décédé. Mais rien ne semble se passer comme il le faudrait, et Leora va découvrir l’étrange passé de ses parents, jamais évoqué, la plongeant dans l’incompréhension, la colère et le refus.

« Marqués » nous attire tout d’abord par sa couverture joliment cuivrée, dont les illustrations semblent représenter des dessins ethniques. Il faut tourner quelques pages avant d’être réellement emballé par l’histoire, tellement le début se perd dans des détails trop confus. Le côté un peu naïf de l’héroïne et des contes proposés en parallèle du récit ont contribué également à quelques-unes de mes envies de finir ce roman prestement. Pourtant, pourtant… l’idée que toute une vie soit inscrite à même la peau – sans d’ailleurs de possibilité que ce soit autrement – m’a plutôt bien intriguée, en plus du secret révélé bien évidemment. Une Peau qui conserve les souvenirs, les caractères, les rencontres, les erreurs de toute une Vie (l’occasion de réécouter « Tatoué Jérémie » de Gainsbourg en prime – spéciale playlist d’une lectrice). Comment alors imaginer un monde où rien ne peut être caché, pardonné, effacé incitant les plus opposés à conserver une peau vierge sous de factices tatouages. Et quelle place laissée à la liberté ?

Au-delà d’une dystopie qui suggère (encore une fois – tellement récurrent en littérature pour ados actuellement) aux Jeunes de s’opposer à un certain totalitarisme, à prôner la différence, à refuser les mensonges des anciens, à espérer une société plus juste… « Marqués » a fini par me séduire avec cette idée de tatouage, marque quasi-définitive sur la peau, qui ne devrait pas être conçue comme une banalité. À une époque où la culture du tatouage touche de plus en plus les ados., c’est l’occasion idéale de découvrir un autre point de vue sur le sujet. Et puis, c’est un roman qui rappelle effectivement que les contes sont d’autres lectures de la vie. Premier roman et premier tome d’une trilogie. Promis, je reviens à l’analyse du deuxième, dès sa sortie en France. On ne sait jamais, le titre c’est « Spark« …

« Marqués« . Alice Broadway. PKJ, 2018. 17,50€ – à partir de 13 ans

Le temps d’un Paris-Lyon !

IMG_20180829_130634

Paco vit dans une ville mexicaine, proche de la frontière avec les Etats-Unis. Quand Paco sort de l’école, il joue – avec les autres enfants de son âge, de son quartier – à la « guerre ».  Paco se prend pour Zapata et rêve de revolucion, alors que ses parents triment au boulot, dans des usines américaines, de celles qui exploitent les ouvriers et que tout le monde survit dans des bidonvilles. Et puis un jour, Paco tombe sur un sombrero aux pouvoirs extraordinaires. Paco ainsi chapeauté, devient alors le défenseur des pauvres et des opprimés, « Captain Mexico », développant le moindre de ses pouvoirs pour se dresser face à son ennemi juré, « Big Boss », super héros des USA, missionné pour rétablir l’ordre au Mexique et brimer toutes possibilités de rébellion. C’est la Révolution !

img_20180829_130646-e1538491653715.jpg

Quel bonheur de retrouver, le temps d’un Paris-Lyon (oui, oui c’est rapide et captivant), l’écriture grinçante et ironisante de G. Guéraud. Utilisation de stéréotypes affirmée, pour dénoncer des injustices et parler d’un sujet sérieux, celui de la frontière mexico-américaine, de la délocalisation des multinationales, de l’exploitation ouvrière et de la misère. Le ton peut paraître enfantin (super-héros rigolos, pouvoirs complétement fantasques, traits grossiers des personnages…), mais c’est un récit engagé. Les références historiques (Zapata & Co) permettent aussi de découvrir l’histoire du Mexique au début du XXème siècle, permettant à l’occasion de proposer un peu de culture générale, voire révolutionnaire (jamais inutile…). La fin semblerait un peu prévisible, mais rappelle des évidences. Les clins d’oeil imagés du « Big Boss », de l’entreprise « Tiny Toys », du général Mapache, de Donald Trompette… ne prêtent pas qu’à sourire et font réfléchir. Les descriptions et l’ambiance, très cinématographiques, empruntées au genre western, fonctionnent à merveille (j’imagine même très bien, G. Guéraud dans le rôle de Paco d’ailleurs… au cas où il y aurait une adaptation pour « La dernière séance »). Bref pour moi, un Gégé, s’il me le permet, dans toute sa splendeur ! Petits lecteurs, même plus grands, on se régale.

« Captain Mexico ». Guillaume Guéraud. Du Rouergue, 2018. Coll. « Dacodac ». 8,80 € – à partir de 8-9 ans.

« Carmen , la grosse épicière moustachue, sortit sur le perron de sa boutique. Elle avait de vrais poils de moustache. Pas comme celle que Carlos s’était dessinée sous le nez. Elle surveilla ses caisses de fruits et légumes.

– Attention, garnements, votre révolution va renverser mes étalages !

– Mais non, clama Paco. On a juste renversé le dictateur Huerta ! »

p. 11

Charlotte for ever…

IMG_20180731_101338

(Et oui, Charlotte continue à m’emballer, tout autant que Serge, que voulez-vous… voir par ici : critique Rouge tagada)

Louane a un lourd secret à porter, surtout pour une jeune lycéenne de 16-17 ans. Et comment vivre une telle situation sans pouvoir la partager, notamment avec ses parents ? Louane se sent seule, un peu abandonnée. Elle se confie alors à Cécile, une copine du lycée, avec qui elle n’avait pas trop d’affinités auparavant. Et pourtant, cet événement va les rapprocher et leur révéler davantage de points communs qu’elles n’auraient pu imaginer. L’une et l’autre vont s’épauler dans ce que d’aucuns nommeraient « un accident de parcours », d’autres une « belle galère » et pour la surmonter, Louane sera soulagée de pouvoir être solidement accompagnée.

Bien obligée de divulgâcher (terme tellement plus imagé… ) la thématique, celle de la grossesse précoce chez les adolescentes pour laquelle Charlotte Bousquet nous propose un récit touchant, abordant de manière juste la complexité de la situation : le sentiment de culpabilité, les doutes, les peurs, l’obligation de choisir et de se décider. L’histoire de Louane pourrait paraître si ordinaire mais bousculant tellement la vie d’une jeune fille. D’où l’intérêt de traiter, encore de nos jours, ce sujet. Et le fait que ces deux lycéennes se confient l’une à l’autre, démontre aussi ici que les relations entre jeunes sont loin d’être figées, amenant parfois de belles rencontres. Surtout que Louane et Cécile sont des jeunes filles « entières » qui au vu de la situation ne jouent pas les faux-semblants, obligées de se dévoiler, ce qui induit naturellement cette aide et solidarité.

Charlotte Bousquet nous avait déjà séduit avec ces histoires de pré-adolescents (« Rouge tagada », « Mots rumeurs, mots cutters »…) ciblant des sujets proches des jeunes lecteurs, qui se retrouvent invariablement dans ses histoires. Les dessins de Stéphanie Rubini renforçaient l’identification et un partage d’émotions.

Ici, on s’attaque aux plus grands et les sujets s’adaptent, forcément, mais ça ne les dévalorise pas pour autant. Au contraire. Je trouve que – encore une fois – ce sont des récits qui s’adressent aux jeunes avec franchise, authenticité et maturité. Un peu moins d’innocence et d’insouciance, certes. Mais on maintient l’espoir et l’idée que la vie continue même si parfois des situations changent les individus et qu’elle en devient autrement. Pas  toujours lisse (c’est sûr) mais toujours supportable et pas plus angoissante. C’est la vie… Et les figures de jeunes filles qui sont proposées se veulent tantôt débrouillardes, autonomes mais aussi fragiles et tellement encore en apprentissage, en construction et en devenir. Des attraits psychologiques qui parleront à nombre de lecteurs.

Dans « Secret pour secret« , petit changement et non des moindres, les illustrations sont de Jaypee. Même si ça nous trouble un peu, nous les habitués de Tagada, Bulles, Mots cutter & Co, le choix est judicieux. C’est un autre âge, un autre univers, d’autres relations et préoccupations (d’ailleurs les adultes ne sont pas totalement absents, mais plus en retrait, plutôt facilitateurs que décideurs). Bienvenue au lycée ! Il fallait que l’angle d’attaque en soit changé. Les dessins nous emportent dans la stratosphère juvénile, sans souci. Le choix des couleurs et des points de vue reflète bien les états d’âme de Louane et ses peurs. Là encore, on y retrouve un partage et ressenti d’émotions. Pour moi, en tout cas, le contrat est rempli !

IMG_20180731_101327

« Secret pour secret« . Charlotte Bousquet et Jaypee. Gulf stream, 2017. Coll. Les graphiques. 15 euros

« Barricades » est un autre titre, qui fait suite dans la série, abordant une thématique aussi interrogative pour des jeunes d’aujourd’hui, celle de la transidentité. Déjà embrigadé dans ma PAL.

Des bidules, des truffes et des machins !

TruffeMachin_DP_300-1Truffe et Machin sont de joyeux frères lapins et Emile Cucherousset et Camille Jourdy nous racontent – dans ce petit roman – trois de leurs histoires, ou devrait-on dire plutôt, trois de leurs fabuleuses journées. Ainsi, tantôt, Truffe et Machin vont se lancer à la recherche d’une idée perdue (génial !), tantôt ils partiront à la chasse aux ombres (excellent !), tantôt ils se mettront en tête de retrouver leurs dents (parfait !). Autant d’aventures qui les mèneront à rencontrer d’autres personnages de la forêt (quelques fois aussi loufoques qu’eux), à se retrouver dans des situations abracadabrantes, voire flippantes… mais avec toujours beaucoup de courage, de solidarité et de fraternité,  sans oublier l’espièglerie et la tendresse. Car ces lapereaux n’en restent pas moins des enfants,  qui reviennent chaque soir auprès de « môman », qui peut les gronder (c’est sûr) mais aussi les réconforter. Et ça, quand même, c’est plutôt bien pratique…

IMG_20180731_101242

Ce sont de petites histoires qui se dévorent avec de grands éclats de rire et beaucoup d’empathie. Ben oui, qui n’a jamais eu l’idée de retrouver ses dents de lait… ? Ces deux frères, attendrissants, ont des idées bien saugrenues et sont un délice de joie, de bonne humeur et de positivité. Et quelle originalité de trouvailles et d’inventions de la part d’Emile Cucherousset, avec ces situations qui transmettent nombre d’émotions, et qui plairont sans aucun doute aux jeunes lecteurs. C’est aussi plein de philosophie et quelques leçons de vie (comme par exemple, occuper un temps qui est loin d’être perdu). Par ailleurs, on retrouve dans les dessins de Camille Jourdy une belle sensibilité (qui m’avait déjà touchée dans « Rosalie Blum »), avec des dessins frais, « rieurs » (si, si c’est possible) et garnis de petits détails qui attisent une belle curiosité.

Bref, un sacré duo qu’on a hâte de retrouver…  autant les frères lapins, que leurs créateurs.

« Truffe et machin« . Emile Cucherousset et Camille Jourdy (ill.). MeMo, 2017. Coll. « Petite polynie ». 8 euros

La collection « Petite polynie » est une nouveauté chez MeMo, qui propose de petits romans à partir de 7 ans et elle est très, très, très prometteuse. Merci !

Extrait :  » Truffe et Machin sont épuisés lorsqu’ils arrivent enfin devant leur terrier. Ils s’assoient quelques instants et pensent à l’idée qu’ils ne retrouveront plus. Pour un peu, ils laisseraient s’écouler quelques gouttes de chagrin sur leurs joues. Mais, comme tout ça est bien trop mélancolique à leur goût, ils se mettent à regarder passer les trains imaginaires de la nuit, dans le silence. « 

Les étrangers

IMG_20180726_141052

Nord de la France. C’est la fin de la journée, une sortie de collège normale, les élèves papotent nonchalamment sur le trottoir et se quittent peu à peu, pour un retour à la vie familiale. Mais Basile, lui, décide de ne pas rentrer directement. L’ambiance n’est pas au beau fixe en ce moment chez lui, et il n’a pas envie d’y retourner. Il hésite, se ballade, erre et finit par se retrouver sur une friche de gare désaffectée. Là, il y rencontre un « vieux » copain de l’école primaire (qu’il avait un peu oublié) et découvre un quotidien de squat. Mais ils ne sont pas seuls et quand arrivent trois autres jeunes, Basile se trouve bien vite mêlé et emporté par une histoire de kidnapping de mineurs réfugiés. Sans jamais comprendre pourquoi, au début en tout cas, il est entraîné dans une course poursuite qui le terrifie et qui l’amènera au poste, où ses parents seront obligés de venir le récupérer. Il aura certes vécu une « aventure » dangereuse, mais qui le changera irrémédiablement.

Un roman écrit à quatre mains, direct, incisif, qui nous plonge dans une dure réalité des réfugiés, des sans-papiers, ceux qui souhaitent passer de l’autre côté : le fameux « eldorado » anglais mais qui nous secoue aussi sur la question du trafic, des passeurs, des profiteurs… Le rythme est entraînant, amenant une lecture rapide du récit. Et le destin de ces migrants va permettre à Basile, un peu auto-centré (genre ado. quoi ;-)), de découvrir ce qui se passe à deux pas de chez lui. La précarité, la fragilité, la peur… Et le fait que les protagonistes soient des mineurs isolés sensibilisent davantage, incontestablement. Malgré deux-trois éléments de peu de vraisemblance (on dira… mais parfois je manque d’imagination), c’est un récit intelligent et percutant, un suspense bien mené et même oppressant. La couverture annonce le ton, récit un peu noir…. mais tellement ancré dans la réalité. A conseiller plutôt à partir de 14-15 ans.

A quand, pour E. Pessan et O. de Solminihac, une autre coopération littéraire de ce type ? Une réussite !

« Les étrangers » – Eric Pessan, Olivier de Solminihac – L’école des loisirs, 2018. Coll. Médium plus. 13 euros

C’est encore l’heure de jouer !

5b4079a442ed80.61222560

Les vacances ne sont pas finies. Yes ! Alors profitez encore et allez découvrir l’exposition « C’est pas du jeu ! » qui a lieu du 6 juillet 2018 au 6 janvier 2019, au Mij de Moulins. Vous y découvrirez tout l’univers « Djeco » et les fines intuitions et belles envies de Véronique Michel-Dalès qui a créé cette entreprise, il y a plus d’un demi-siècle (déjà !) et dont les produits ont contribué à valoriser – un peu plus – la littérature jeunesse, par des choix d’illustrateurs et d’illustratrices doué(e)s et renommé(e)s. Tout ça pour s’amuser, imaginer et créer. What else ?!

Pour plus d’infos, suivez par ici : Expo Djeco Mij Moulins