Je suis ton père…

Pas de précipitation, vous ne trouverez aucun Luke Skywalker, aucun Jedi, aucun Dark Vador… ci-après. Mais peut-être que cette critique vous intéressera quand même. 😉

Après avoir découvert « Après la peine » d’Ahmed Kalouaz, j’ai enchaîné avec « La maraude » (je suis comme ça, moi). Ces deux romans ont de nombreuses similitudes, à savoir la relation père-fils, le décalage générationnel mais aussi le rétablissement de la communication, et peut-être le pardon.

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Dans ces deux ouvrages, que l’on suive le récit de Ludovic ou de Théo, c’est surtout à la figure du père que s’attaque A. Kalouaz. Celui qui a des failles, qui a des doutes, qui a de « vieux » rêves, qui s’égare, qui fuit. Dans l’un, nous avons le père qui triche avec la loi, qui se fait prendre et qui écope d’une peine de prison. Dans l’autre, nous avons celui qui perd son travail, qui déprime, qui part. Ils ont leurs différentes raisons, une envie de  rattraper le passé, de réparer une injustice ou une envie de protéger. Et leurs fils, en pleine adolescence, en pleine construction, ne les jugent pas, mais veulent surtout les « retrouver » (dans tous les sens du terme) et veulent comprendre. Cette recherche s’effectue d’ailleurs de manière concrète, sur la route, dans la rue. Elle est ponctuée de rencontres, à la découverte aussi des autres (« La maraude » aura d’ailleurs ma préférence, l’auteur y laissant la parole à quelques SDF, type témoignages. Touchant !).

Ces deux romans de la collection DoAdo, chez Du Rouergue, se lisent très facilement. La relation père-fils interroge, surtout à une période de la vie où tout compte fait (que l’on soit adulte ou jeune), chacun se cherche malgré le décalage de l’âge, de la perception de la vie, de l’avenir. Pas de faux-semblant entre père et fils. Et l’idée que l’un est toujours fort, grand, protecteur, courageux et surtout le « chef » de famille ne repose, tout compte fait, sur rien. Aux fils donc de grandir, de devenir responsable, de se faire adulte. C’est un échange de personnalités judicieux qu’Ahmed Kalouaz amène très bien dans ces histoires.

L’avantage également, bien que ce soit de plus en plus courant, c’est d’avoir des protagonistes masculins. Une prescription plus aisée face à quelques lecteurs (et non lectrices, si vous avez bien compris) fâchés avec la lecture ou juste réticents concernant les romans.

« Après la peine » 2014 et « La maraude » 2016 d’Ahmed KALOUAZ, Du Rouergue. Collection DoAdo.

« Tout à l’heure, un homme du groupe de la place Notre-Dame m’a dit de sa voix caverneuse : « Tu vois, petit, la bonté, ça peut devenir une faiblesse, ici, si tu fais pas attention. » J’ai pensé à mon père, si doux avant que le sol se dérobe sous ses pieds, incapable de violence et de brutalité. » Théo, « La maraude« 

A quoi bon…

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… parler, s’expliquer, quand tout vous accuse. Yan, qui vient d’avoir 18 ans, est en prison. Accusé d’un crime, il ne peut s’exprimer : blocage psychologique ou propre volonté ? Il « s’enferme » dans un mutisme qui empêche ses proches (sa mère, sa sœur) de comprendre, son avocat de le

défendre, ses co-détenus d’échanger… Un livre à la couverture blanche, épurée, sur laquelle un hygiaphone donne le ton. Un sous-titre – « les silences y sont souvent plus forts que les mots… » – nous interpelle. C’est une histoire qui se lit assez vite, rythmée par de nouvelles visites au parloir, presque à chaque chapitre. Le point de vue – celui du héros – nous maintient dans une sorte de bulle, celle de l’isolement. Isolement de la prison, isolement du silence. Nous assistons alors à un défilé de protagonistes, à des scènes émouvantes ou angoissantes avec un détachement déconcertant. Plus d’une fois, je me suis surprise à vouloir secouer ce personnage de papier : « mais parle donc ! », « mais réponds-lui donc ! », « mais défends-toi donc ! », « mais agis donc ! ». Et pourtant, rien ! Sûrement ce fameux « qui ne dit mot consent » qui me paniquait.

« Le parloir », c’est plutôt l’ambiance qui prime sur l’histoire, la façon dont elle nous est narrée. Et même si le dénouement m’est apparu évident peu de temps avant la fin, c’est un récit qui questionne. Le sujet grave, d’une part, pose la question de la nature humaine. Quels choix fait-on et à quel moment ? En quoi ces choix changeront ou pas notre avenir ? Il pose aussi la question de la vie en détention. Yan, le héros, n’est pas dans un quartier de mineurs. Comment gérer la relation avec les autres prisonniers, au vu de la différence d’âge ? Comment se protéger au mieux ? Mais il est aussi question d’optimisme dans ce livre, et le héros en est dépourvu. Ce qui nous engage, nous lecteurs, à vouloir comprendre, aider, sauver. Ce refus dérange, tout comme ce silence, que nous ne supportons. Et pourtant, c’est peut-être cela l’important ? Un récit prenant, que je conseille à des ados peut-être naïfs et trop confiants, mais à qui il faut laisser l’espoir. C’est à lire assurément, même si en cette période de décembre, le sujet

n’est pas festif. Un moment de lecture… en silence !

Le parloir, Eric SANVOISIN, Gründ romans, 2012. 9,95€