L’écriture à 2 voix, 4 mains et 8 pieds…

Lorsque des auteurs décident d’écrire un livre à plusieurs, la question se pose de la démarche qui amène à cette expérience. En effet, il s’agit souvent au dire des auteurs d’une rencontre, d’une idée commune qui fait son chemin. Quelques exemples pour vous :

Et je danse aussi de Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat

danseCes deux auteurs pour la jeunesse se sont décidés à écrire ensemble une correspondance. Le travail de l’un et l’autre est donc facilement perçu par le lecteur, d’autant plus que les personnages ressemblent un tant soit peu aux auteurs. D’un côté, Pierre-Marie, écrivain célèbre, la cinquantaine, en manque d’inspiration. De l’autre, Adeline, lectrice curieuse et pétillante qui prend les devants en envoyant un colis à l’auteur. Les auteurs ont avoué à La grande librairie qu’effectivement l’identification à leurs personnages respectifs était forte. L’intrigue s’est créée au fil des lettres de l’un et l’autre, avec plein de « perches tendues » que l’autre a l’opportunité de saisir selon son envie… Ce qu’ils appellent leurs « petits poussins perdus », toutes sortes de digressions au fil des lettres qui leur permet de se dévoiler au fur et à mesure de la correspondance.

 

L’expérienceur de Marie-Aude Murail et Lorris Murailexperienceur

Dans ce roman écrit par le frère et la sœur, par contre, un seul récit, et une impossibilité pour le lecteur de savoir quel est le rôle de chaque auteur. Le roman aborde le thème des expériences de mort imminente (E.M.I), et crée un suspense haletant autour de la mort de Lucie, qui a eu un accident de parapente, mais son mari Théo la croit encore vivante.

 

14-14 : Centenaire de la Première Guerre Mondiale, l’histoire d’une correspondance entre deux personnages de 1914 et 2014, Silène Edgar et Paul Beorn

14Un postulat de départ dans ce roman avec un côté fantastique, puisque deux jeunes garçons prénommés Adrien et Hadrien vont pouvoir échanger des lettres à un siècle d’écart… Ainsi, ils vont d’abord être dans l’incompréhension mutuelle, puis dans la découverte d’un quotidien éloigné du leur et aborder ensuite la première guerre mondiale. Chaque chapitre correspond au point de vue de l’un ou l’autre des enfants, et ponctué de lettres qu’il reçoit ou écrit alternativement.

 

 

 

U4 : Jules, Yanis, Koridwen et Stéphane par Yves Grevet, Florence Hinckel, Vincent Villeminot et Carole Trébor, aux éditions Nathan et Syros.

C’est l’histoire de quatre auteurs qui se retrouvent sur un salon « fantasy » et qui s’ennuient, face aux passionnés déguisés, et se sentent peu à leur place. Ils discutent, font durer les pauses et se lancent « Et si on faisait quelque chose ensemble ? ». Et là, contrairement à beaucoup de fois où le projet ne voit pas le jour, ils se lancent vraiment dans l’aventure. Les quatre auteurs choisissent un scénario, l’histoire d’un monde apocalyptique touché par un virus qui ne touche pas les adolescents. Et ils inventent leur personnage, qui rencontrera forcément les autres et c’est là où l’idée devient intéressante. Car ils écrivent sous le regard des autres.

Aux dires d’Yves Grevet, c’est vraiment une expérience d’écriture passionnante, mais prenante et difficile. En effet, tout doit être négocié jusque dans les moindres détails avec les autres auteurs. Par exemple, si l’un veut qu’un autre personnage soit assis dans une scène, il doit se justifier, expliquer l’intérêt, etc… Les auteurs se corrigent mutuellement, ils écrivent parfois une même scène l’un à côté de l’autre. Certains passages presque éludés dans certains tomes sont largement plus développés dans d’autres. Au total, les auteurs se sont envoyés plus de 3 000 mails pendant les deux années qu’ont duré l’écriture du livre.

Les lecteurs peuvent donc lire la série dans l’ordre qu’ils veulent, mais aussi, lire les 4 tomes ensemble en avançant dans les quatre au fur et à mesure de l’intrigue ! A paraître un 5e tome écrit lui à 4 mains (ou à 8 !).

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19 décembre…

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Parce que c’est la série que les ados s’arrachent aujourd’hui (si ! si !!),

parce que nous aussi on a beaucoup aimé ce concept à 8 mains (15 pieds…), l’originalité, l’intrigue, etc. 

parce que c’est un moyen de retrouver Yannis, Jules, Stéphane et Koridwen – nos héros – mais pas que eux…

Offrez donc vite « Contagion » !

Et n’ayez pas peur de le contaminer…  

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Ce que dit Florence HINCKEL à propos de « Contagion » : http://florencehinckel.com/u4-contagion-cest-quoi/#.WE-jdnewaV4

Face à soi-même

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Qui aimerait, à 30-40 ans, se retrouver face à son « mini-moi » adolescent, dans les souvenirs ou physiquement ? Ça sent l’heure des bilans et peut-être des regrets. C’est un passé qui rattrape et qui bouscule bien évidemment. Le sujet n’est pas nouveau, mais pas souvent exploité en littérature pour la jeunesse. À leur manière, soit par le texte, soit par l’image, Marion Muller-Colard et Carole Maurel nous proposent des récits qui ont de nombreux points communs.

Les héroïnes sont des jeunes femmes qui affrontent ou reviennent sur ce qu’elles ont été 20 ans auparavant. Elles ont chacune des familles étouffantes et exigeantes, peu de considération pour la construction de soi et encore moins pour la différence. Surtout, ces deux récits traitent avec intelligence un thème comme celui de l’homosexualité. Le sujet est amené avec beaucoup de finesse, de tendresse mais aussi de rage et donc d’émotions. Les personnages sont chahutés, contraints à se dévoiler et obligés de faire face à leur propre « soi », leur individualité.

Dans « Bouche cousue« , Amandana, l’héroïne, est une adulte issue d’une famille dans laquelle le traditionnel et le conventionnel priment. Pour ses parents, qui tenaient un lavomatique, le parallèle est simple. La différence, les doutes, les états d’âme sont nettoyés, javellisés, stérilisés comme du modeste linge. Et, Amandana et sa soeur ont grandi dans cet environnement, prenant des chemins différents, sans être totalement épanouies et libérées de ce passé. Alors quand elle comprend que son neveu vit le même malaise qu’elle, Amandana décide de lui écrire, de lui confier ce qu’elle n’a jamais osé avouer et assumer.

Dans « Luisa, ici et là« , c’est ce que le personnage principal va devoir défier aussi, alors qu’adolescente, elle se retrouve projetée en 2013 se découvrant elle-même dans sa vie future. Les deux Luisa, face à face, vont se rejeter leur culpabilité, leur fragilité, leur mal-être jusqu’au « coming out » et une forme d’apaisement. Là encore, les parents, notamment la mère, ne sont pas épargnés du côté des préjugés et des non-dits. Un sablier ponctue chaque chapitre de ce récit, comme le temps qui passe, inéluctable, et la vie qu’il ne faut plus laisser filer. Il représente aussi ces deux « soi » que Luisa ne sait appréhender et supporter. À la fin, ils ne feront plus qu’un, rendant cette jeune femme enfin libre d’accepter ce qu’elle a toujours resenti.

Ces deux récits font partie de mes coups de coeur de l’été dernier. Ils expliquent avec beaucoup de psychologie un mal-être bien ancré, des sentiments refoulés qui peuvent peser longtemps. Mais ce sont aussi des récits optimistes qui secouent la fatalité et les chemins bien tracés. A faire lire sans commune mesure ! À partir de 13-14 ans.

Marion MULLER-COLARD. « Bouche cousue« . Gallimard, 2016. Coll. scripto. 7€

Carole MAUREL. « Luisa, ici et là« . La boîte à bulles, mai 2016. 32€

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 » Tu n’imagines pas le surplace sentimental que j’ai fait durant toutes ces années !  » 
Luisa à sa maman.

« Et pourquoi y a-t-il un hamster sur la couverture ? »

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Un Marie-Aude MURAIL, c’est comme un pain au chocolat : une valeur sûre. Le croustillant et la petite douceur à l’intérieur. (Peut-être l’ai-je déjà évoquée cette idée ? Bref…) C’est la gourmandise du matin, traditionnelle, recette quelque peu modifiée jamais égalée dont on ne peut se lasser. Un classique de la littérature de jeunesse, en somme et un moment de lecture agréable. Marie-Aude et nous !

Sauveur Saint-Yves, 1m90 pour 80kg de muscles (et c’est important), est psychologue clinicien. Dans son cabinet, il reçoit le plus souvent des adolescents, des vrais de vrai, envahis par leur crise d’adolescence, leurs doutes, leurs colères. C’est le rejet des parents, de la société, des modèles… de TOUT en fait. Sauveur reçoit des êtres en plein questionnement et opposition. Il y a Margaux « adepte » de la scarification, Ella phobique scolaire, Cyrille et son énurésie qui exaspère au plus haut point sa mère, les trois soeurs Augagneur pas piquées des vers et Gabin, recueilli par Sauveur & fils, car sa mère vient d’être internée à l’HP et qu’il préfère se réfugier dans la virtualité pour fuir cette triste réalité… Alors s’occuper de tous ces jeunes, ça accapare. Et même si Sauveur en a la carrure (j’avais dit que c’était important), ça ne protège pas complétement. Sauveur, lui aussi, a des failles et surtout – veuf – il s’occupe seul de son fils Lazare, 8 ans, avec lequel il a bien du mal à parler du passé. L’histoire du cordonnier mal chaussé, vous connaissez. Sauveur, qui encourage la communication à longueur de journée à l’égard des autres, en est pour sa part plutôt démuni dès qu’il doit répondre aux questions récurrentes de Lazare. Panne sèche ! Pourtant il y en aurait des choses à dire entre les quimbois, les mots menaçants que ce mystérieux inconnu glisse dans la boîte aux lettres régulièrement, les fantômes et les secrets du passé que Sauveur va enfin se décider à affronter en emmenant Lazare en Martinique, et qui va découvrir les origines de son papa et comprendre déjà pas mal d’imbroglios.

Marie-Aude MURAIL, encore une fois n’épargne personne dans ce roman et encore moins les parents. Largués, préoccupés par leurs soucis, leur confort de vie aussi, démunis, désorientés… ils en seraient eux-mêmes de grands adolescents. Ce qu’aime à nous montrer Marie-Aude MURAIL, à travers tout cela, ce n’est pas seulement la fragilité de parents d’ados. Le fameux « comment faire ? ». C’est aussi une société qui a beaucoup changé, qui se re-définit. C’est un modèle familial chahuté, entre homoparentalité, monoparentalité, séparation, famille recomposée… et que rien ne se vit de manière linéaire. L’auteur nous décrit un monde dans lequel rien n’est simple, les obstacles et les conflits font partie d’une quotidienneté. Il faut s’adapter, s’habituer. Et tout cela nous est transmis avec beaucoup d’optimisme et d’agilité grâce à un humour et des détours, si bien amenés. En définitive, tout peut sembler insurmontable, certes, et pourtant rien n’est impossible !

Une lecture d’été plaisante et des personnages emblématiques qui séduiront de jeunes lecteurs. À partir de 12-13 ans. 5ème / 4ème.

Marie-Aude MURAIL. Sauveur & fils, saison 1. L’école des loisirs, 2016. 17 €

Pas d’indication sur le site de l’éditeur à propos de la parution de la suite… mais une petite vidéo. C’est déjà ça !

 Ah oui et pourquoi un hamster sur la couverture alors, vous me direz très justement ? Vous le saurez en suivant les aventures de Bounty au coeur de ce récit.

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Vous pensiez vraiment que j’allais vous le dire … 😉

« Sur le trottoir devant l’école, madame Rocheteau attendait son fils, un pain au chocolat à la main. Comme d’habitude, Paul sortit, épaule contre épaule avec Lazare Saint-Yves. À la maison, madame Rocheteau n’entendait parler que de lui, Lazare avait dit ci, Lazare avait dit ça. Paul prit le pain au chocolat, qu’il tordit sans ménagement pour le couper en deux et il en tendit un morceau à son copain comme si la chose allait de soi. » 

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Drôle de canapé…

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Ce modeste post pourrait s’intituler « dans quel état j’erre ?? » tellement le récit de Henry Clark est décalé, loufoque et du coup très original. River, Freak et Fiona – trois adolescents plutôt lambda, on va dire – vivent non loin d’une ancienne exploitation de charbon, Hellsboro, condamnée pour cause d’émanations toxiques et de feux souterrains. Du coup, la population s’est exilée et cette zone est devenue désertique. Un matin, en rejoignant leur arrêt de bus, les trois compères découvrent un canapé – posé là comme par enchantement, peut-être abandonné ? Au creux des coussins, ils trouvent quelques objets, dont le fameux crayon couleur courgette, qui vont les amener à rencontrer leur voisin excentrique, Alf (j’y aurai même vu une allusion à la série américaine des années 80′). Ce dernier va alors les emporter dans une « drôle » d’aventure, dans un monde insoupçonné où les canapés sont en fait des objets connectés, où un dictateur venu de la planète Indorsia a pour ambition de manipuler l’esprit des humains via les téléphones portables, où Hellsboro se révèle en fait être un passage vers une autre planète, où Guernica n’est pas un célèbre tableau de maître mais une IAC (intelligence artificielle caractérielle – génial !) … et où nos trois héros seront les opposants (vous vous en doutez) de cette machiavélique organisation. D’où ce titre si explicite : « Ce qu’on a trouvé dans le canapé puis comment on a sauvé le monde ! »

Un récit de science-fiction, comme je l’ai déjà dit, un brin extravagant, parfois ahurissant et surtout très humoristique. Pour certains, c’est un petit « pavé », presque 363 p. mais j’avoue que ça se lit plutôt bien, un rythme s’accentuant et un suspense qui nous tient jusqu’au dénouement. Parfois, quelques détours dans les descriptions, qui m’ont semblé en surplus mais rien de décourageant. Et une nouvelle raison qui fait que quand j’ouvre un roman pour ados de la maison d’édition « Les Grandes Personnes« , c’est pour être surprise, c’est pour m’amuser, c’est pour me rendre compte (encore et encore) que la littérature permet toutes les aventures, et surtout l’invraisemblable, le « déconnecté ». Ça fait du bien de temps en temps, de dé-lirer !

Je recommande donc cet OLNI à partir plutôt de 14-15 ans, pour des passionnés de mondes irréalistes. Lecteurs trop sérieux et trop cartésiens, s’abstenir 😉

« Ce qu’on a trouvé dans le canapé, puis comment on a sauvé le monde », de Henry CLARK. Les Grandes Personnes, 2015. 16,50€

Ce roman est le premier de Henry Clark… à quand le second ?

Parce qu’ils le valent bien, un petit tour du côté des Grandes Personnes, qui sont tout compte fait de « Grands » enfants : http://www.editionsdesgrandespersonnes.com

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Ce qu’on a trouvé dans le canapé… sur mon canapé ! Rien à voir…