Dans mon potager

Voilà de longues semaines que nous n’avons rien publié sur le blog mais il faut bien avouer que nous sévissons plus volontiers sur Instagram désormais. Vous retrouverez donc ici ponctuellement les séances thématiques détaillées d’accueils de groupe et quelques articles de fond ou des formes inédites et fugaces qui nous traversent l’esprit!

La covid-19 passée par là, nos repères ont volé en éclats… A nous de remettre un peu d’ordre et de reprendre peu à peu, dans le respect des précautions sanitaires préconisées, nos activités de médiation. Aussi, j’espère que nous pourrons tout au long de l’année vous faire part de nos actions 😉 Et quelle joie de retrouver le jeune public!

La racontine du jour se déroule « dans mon petit potager », confectionné avec amour pendant ces dernières semaines au goût de confinement-déconfinement. J’ai été enthousiasmée par des travaux de collègues sur les réseaux (ce qui m’a permis de me projeter post-confinement, ça c’était le bon côté, tout en prenant le temps de réaliser certaines idées qui germaient).

Pour la première séance 2020-2021 pour des maternelles, j’ai été inspirée par le travail de la compagnie « Pataconte » et de la bricolote « Lepoul_bot » qu’elle présente ici et dont je reparlerai tout bientôt parce qu’elle m’a donné plein de pistes pour de nouveaux supports.

Intro : chanson « Le petit potager de Pépé » tirée de Chansons à croquer, Nathalie Tual, Gilles Belouin, Lucile Placin, Didier Jeunesse, 2019 à écouter telle une mise en bouche

Arroser le jardinet pendant la chanson puis placer les légumes (tantôt du commerce tantôt fait-main) dans un panier au fil de la racontée, chaque légume cueilli appelant une histoire, une chanson, un jeu de doigt.

POIS Jeu de doigts « Cinq gros pois »

Cinq gros pois (ouvrir grand une main devant soi, les 5 doigts écartés)

Serrés dans leur cosse (fermer le poing)

L’un grossit (Montrer le pouce)

Son voisin grandit (ajouter l’index)

Les 3 autres aussi (ajouter les 3 autres doigts)

Ils grossissent (montrer la main ouverte)

Grossissent (Puis l’autre main)

Ils grandissent (Monter une main en l’air)

Grandissent (Monter l’autre main en l’air)

Et puis crac ! (frapper des mains au dessus de la tête)

La cosse éclate (les 2 bras redescendent le long du corps)

RADIS Quel radis dis donc, Praline Gay-Para, Andrée Prigent, Didier jeunesse, 1998

LAITUE Chanson « Le petit ver tout nu »

Qui a vu, dans la rue,

Tout menu,

Le petit ver de terre

Qui a vu, dans la rue,

Tout menu,

Le petit ver tout nu

C’est la grue, qui a vu,

Tout menu,

Le petit ver de terre
C’est la grue, qui a vu,

Tout menu,

Le petit ver tout nu

Et la grue, a voulu

Manger cru

Le petit ver de terre
Et la grue, a voulu

Manger cru

Le petit ver tout nu

Sous une laitue, bien feuillue

A disparu

Le petit ver de terre
Sous une laitue, bien feuillue

A disparu

Le petit ver tout nu

Et la grue n’a pas pu

Manger cru

Le petit ver de terre

Et la grue n’a pas pu

Manger cru

Le petit ver tout nu

CAROTTE Les bons amis, Paul François, Gerda Muller, Père Castor Flammarion

CITROUILLE Grosse légume, Jean Gourounas, Rouergue, 2007

CHOU Chanson « Savez vous planter les choux ? »

NOISETTE La noisette d’après l’album d’Eric Battut, Didier jeunesse, 2011

CORNICHON Espèces de cornichon !, Stéphane Frattini, Milan jeunesse, 2010

CHENILLE Minute papillon, Gaëtan Dorémus, Rouergue, 2017

Moi, Ambroise roi du scrabble

N I E L G A

ligne, aigle, laine, linge, agile, angle, aile, élan, gain, lien, aïe, ail, âge, âne

Génial!

Voilà en un mot ce que je peux dire de Moi, Ambrose roi du scrabble

Moi, Ambrose roi du scrabble, Susin Nielsen, Hélium, 2012

Premier roman publié par Susin Nielsen, c’est ma seconde lecture de l’autrice canadienne, chouchou de ma complice Gaëlle (elle parle de son dernier ouvrage Partis sans laisser d’adresse ) et de moi aussi désormais (je présentais Le journal malgré lui d’Henry K. Larsen ). Et il y a de quoi l’adorer cette Susin, elle qui à chaque titre semble trouver LA forme juste pour la voix à qui elle donne la parole: le journal intime pour Henry K. Larsen, le jeu de scrabble pour Ambrose (qui apparaît furtivement chez Henry car certains personnages se croisent, se côtoient parfois comme de petits clins d’œil entre les romans).

Oui, parce que ce scrabble est à la fois la passion du héros ado et de sa mère (sans compter l’anti-héros Cosmo) mais aussi ce tic qui nous fait entrevoir ce garçon toqué et qui ouvre chaque chapitre et lui donne sa tonalité:

 » – Va te faire foutre, j’ai répliqué.

C’est vrai, quoi! C’était méchant, ce qu’il venait de dire. Et faux, j’en étais pratiquement sûr. Je ne suis pas autiste (test, statue, tétais, étuis, tuais, usait, usité, étais, têtus, état). Je le sais, j’ai vu Rain Man. »

Parce que tout a commencé à cause d’une toute petite cacahuète…

Je sais que plusieurs autres titres m’attendent et cela me réjouit beaucoup…

Poésie pour tout-petits

Le confinement aura au moins eu le mérite de permettre de prendre le temps de s’attarder enfin sur des sujets (littéraires) qu’on juge denses, épineux voire impénétrables, parmi lesquels la POESIE alors même qu’on en lit peut-être.

La poésie suscite souvent des réactions disproportionnées, essentiellement parce que méconnue. On pense aux récitations du temps de l’école puis aux analyses littéraires du lycée mais rarement au plaisir que la lecture poétique procure et on n’aborde qu’exceptionnellement me semble-t-il la poésie chez les tout-petits.

Cet article voudrait balayer ces idées reçues en valorisant la simplicité de la lecture poétique à voix haute et en renvoyant les plus curieux d’entre vous à plusieurs liens essentiels sur la poésie (contemporaine) et sa médiation avec le jeune public (même si les projets représentés émanent majoritairement de l’élémentaire).

Je vous invite à lire notamment la bibliographie du centre national pour la poésie et du « Printemps des poètes » ici et celle de la bibliothèque départementale du Lot-et-Garonne ici mais aussi les articles de Clémentine Beauvais, autrice-traductrice-enseignante, qui théorise si bien la question. Voici un extrait de son blog:

« La poésie pour la jeunesse (dans laquelle on doit inclure les comptines et chansons) doit être comprise de manière beaucoup plus holistique comme à la fois façonnant et faisant écho aux rythmes corporels, organiques de l’enfant. La poésie pour enfants ne ‘signifie’ pas de la même manière que la poésie pour adultes : elle ne ‘signifie’ pas à travers l’abstraction, la conceptualisation. En réalité, elle a pour fonction de lier langue et monde à travers la voix et le corps entier.Par la répétition, le rythme, la rime, la musicalité, etc, mais aussi par les gestes, les danses, les bercements, etc. dont elle s’accompagne, la poésie pour enfants donne à sentir aux tout-petits les manières dont le langage peut s’incarner, et dont le corps peut se faire langage ». 

Clémentine Beauvais partage également ses expériences autour de la traduction littéraire avec des enfants de primaire qui ne parlent pas la langue source, en utilisant la poésie. Filez là!

Sans l’avoir véritablement formalisé jusqu’à présent, chez moi, la poésie a une place parce qu’associée à la lecture à voix haute. Les lectures offertes à mon fils se tiennent depuis ma grossesse et il nous a toujours vu lire. Aussi, je n’ai été que peu surprise la première fois où il m’a demandé de lui lire ce que j’étais en train de bouquiner. De fil en aiguille, c’est ainsi que nous avons commencé à lire à haute voix, de la poésie (mais pas que) aux alentours de ses 2 ans.

Mon poémier, Michel Picquemal, Magali Bardos, Tourbillon

Comme il était demandeur de ce type de lecture, j’ai cherché à élargir nos horizons en empruntant des titres pour enfants. Voilà nos premiers recueils lus, relus, re-relus, re-re-relus:

Les haïkus des tout-petits, Alain Serres, Judith Gueyfier, Rue du Monde, 2016

Le tout premier recueil découvert fut donc ce petit cartonné, idéal pour les menottes du tout-petit prêt à s’emparer de ces poèmes à sa portée et à son image, brefs et intenses, immortalisant les sensations qui le traversent tout au long de la journée. Alain Serres s’est ainsi librement inspiré de la forme poétique japonaise du haïku pour célébrer certains temps forts de la petite enfance: le réveil, le parc, le repas, le bain, le coucher…le tout parfaitement réhaussé par les illustrations colorées de Judith Gueyfier.

Au clair de la Terre, collectif, Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau, 1998

L’autre recueil qui a rencontré un franc succès fut ce titre illustré par Rebecca Dautremer. Il est évident que les illustrations jouent un rôle prépondérant dans l’envie de relire, de répéter, en se plongeant dans les images. Celles-ci, mêlant peintures et collages, fourmillent de détails et rendent compte de l’émerveillement de grands poètes français sur la nature. Chaque poème contenu sur la gauche laisse la part belle à l’illustration qui se déploie sur la double page. De quoi se laisser aller à la rêverie…

On a ensuite picoré allègrement dans l’anthologie Mon poémier chez Tourbillon (malheureusement épuisée). Les poèmes ont été choisis par Michel Picquemal qui les a répartis en thématiques: drolatique, classique, bestiaire, saisons et temps qui passe et émotions. Le chapitre intitulé « Ma petite fabrique à poèmes » clôt l’ouvrage en revenant sur l’essence et les formes plurielles de la poésie et propose de quoi créer son propre atelier, en famille, en groupe ou en classe. On a été particulièrement sensibles aux illustrations de Magali Bardos et à la gamme chromatique qu’elle a employée. D’ailleurs, mon fils se réfère encore souvent à ses dessins plutôt qu’aux titres pour évoquer le prochain poème qu’il a envie qu’on lise.

D’autres florilèges sont passés entre nos mains depuis mais ils feront l’objet d’un prochain post! Si vous aussi vous aimez la poésie, n’hésitez pas à nous faire part de vos coups de coeur en la matière. On est curieux d’en découvrir toujours davantage surtout si les livres sont richement illustrés…

 

 

Orphelins 88 de Sarah Cohen-Scali

Au début du confinement, il y avait donc tout en bas de mon tas, Orphelins 88. Lui, il appartenait clairement à la catégorie des « c’est pas le moment ». Lire un truc pas drôle pendant la période pas drôle je me disais que je ne supporterais pas. Je me rappelle encore de la claque de Max et j’avais aussi un peu peur de la déception. Je me souviens aussi de mes heureuses rencontres avec Sarah Cohen-Scali. La première fois à Villeurbanne après l’avoir interviewée pour le blog (toujours en ligne) et la seconde à Montreuil en 2018 quand je lui ai acheté ce livre. J’ai donc tout lu jusqu’à ce qu’il ne reste plus que ce roman qui me narguait.

Ce livre c’est quoi ? La suite de Max ? Oui et non. Ce n’est pas Max tome 2 en tout cas ! Mais plutôt un autre volet  de l’Histoire, une continuité.  Une digne continuation de cette partie de l’histoire de l’Allemagne au sortir de la guerre.  Aucun personnage en commun avec Max ici, juste la suite de l’Histoire celle avec un grand H et non pas celle du héros précédent. Un même pays, une même catastrophe. Alors que tout devrait enfin aller mieux, la situation n’est pas si idyllique qu’elle le devrait et les ravages sont nombreux. C’est ici le sort de millions d’enfants orphelins qui est mis en avant.


La guerre est finie mais au final pas dans tous les esprits. C’est ce que vont découvrir les adolescents hébergés au foyer d’Indersdorf. Mais malgré la terreur qu’il règne encore par endroits, ce lieu leur apporte le réconfort nécessaire à leur reconstruction, la tendresse, la nourriture, l’amitié puis l’amour à l’âge où leurs hormones se mettent à frétiller.
Tous venus d’horizons divers, parfois même a priori incompatibles, leurs destins s’emmêlent dans ce foyer salvateur. Le héros est en quête de son identité, la plupart cherchent leur famille. Je me suis vraiment prise au jeu, voulant à tout prix découvrir qui était vraiment ce Josh.


Comme pour le roman Max on est dans un pur récit historique inspiré de faits et ici de personnages réels. Tous les secrets de la construction du roman sont révélés à la fin.


Une fois encore j’ai été bouleversée par la dureté de cette histoire mais aussi ébahie par les moments de tendresse et de grâce qui la ponctuent. Un équilibre précis et précieux, savamment alimenté tout au long de l’histoire.
Sarah Cohen-Scali passionnée d’histoire se documente copieusement avant d’entamer ses récits. Il en ressort des ouvrages poignants qui mettent en exergue le pire et le meilleur des êtres humains.


C’est donc une autre claque après Max et non pas une sous sous suite par défaut. Un ouvrage bien à propos qui revient sur le sujet des Lebensborn et leurs ravages. Et je découvre avec joie qu’un troisième volet est paru !

Orphelins 88, de Sarah Cohen-Scali, ed. Robert Laffont, 15,90€.

 

 

Il y avait donc tout en bas de mon tas, Orphelins 88. Lui, il appartenait clairement à la catégorie « c’est pas le moment ». Je me rappelle encore de la claque de Max. Et de mes heureuses rencontres avec Sarah Cohen-Scali. La première fois à Villeurbanne après l’avoir interviewée pour le blog (toujours en ligne) et la seconde à Montreuil en 2018 quand je lui ai acheté ce livre.

Ce livre c’est à nouveau l’horreur en puissance, les ravages de la guerre font surface douloureusement pour des millions d’enfants. Pourtant la seconde guerre mondiale est en théorie finie en juillet 1945 Europe.
Mais pas dans tous les esprits. C’est ce que vont découvrir les adolescents hébergés au foyer d’Indersdorf. Mais malgré la terreur qu’il règne encore par endroits, ce lieu leur apporte le réconfort nécessaire à leur reconstruction.
Tous venus d’horizons divers, parfois même a priori incompatibles, leurs destins s’emmêlent dans ce foyer salvateur. Le héros est en quête de son identité, la plupart cherchent leur famille. Je me suis vraiment prise au jeu, voulant à tout prix découvrir qui était vraiment ce Josh.
Comme pour le roman Max on est dans un pur récit historique inspiré de faits et ici de personnages réels.
Une fois encore j’ai été bouleversée par la dureté de cette histoire mais aussi ébahie par les moments de tendresse et de grâce qui la ponctuent. Un équilibre précis et précieux, savamment alimenté tout au long de l’histoire.
Sarah Cohen-Scali passionnée d’histoire se documente copieusement avant d’entamer ses récits. Il en ressort des ouvrages poignants qui mettent en exergue le pire et le meilleur des êtres humains.
C’est donc une autre claque après Max et non pas une sous sous suite par défaut. Un ouvrage bien à propos qui revient sur le sujet des Lebensborn et leurs ravages.

Orphelins 88, de Sarah Cohen-Scali, ed. Robert Laffont, 15,90.

Par Gaëlle.

« Home sweet home » ou « Foule confinementale »

Je me réveille ce matin avec une envie de délire de confinée (ça commence un peu à peser ce huis clos) et si vous voulez juste connaître mon avis sur ce roman ado, rendez-vous directement au second paragraphe de ce post – surtout si vous ne souhaitez pas perdre de temps. Pourtant, autant en perdre en ce moment, du temps… Donc ce matin, j’essaye de me souvenir pourquoi j’ai choisi de lire ce livre. Et je me dis que bien évidemment, c’est pour Alice Zeniter. Car j’aime cette auteure de littérature « adultes »,  à comprendre celle qui n’est pas écrite à l’intention de.., destinée à la jeunesse. Et là, je pense à ma posture de prescripteur / prescriptrice. Pourquoi ai-je toujours envie de lire les textes des auteurs de littérature générale (appelons la comme cela) quand ils s’essayent à la jeunesse ? Là aussi, je me rends compte que mes interrogations sont assez orientées. De fil en aiguille, je me demande si je suis une bonne prescriptrice et là, c’est la « tempête dans ma tête » comme dirait M. Je me dis qu’en fait, à quel moment de ta vie, tu as décidé d’être prescripteur. Jamais petite, je ne me suis dit « Quand je serai grande, je serai prescripteur ! ». Non ! De la même façon, tu ne joues jamais aux prescripteurs-lecteurs quand tu es marmot (ou alors le cas est sérieux…). Tu joues aux gendarmes, aux voleurs ; aux cow-boys, aux indiens ; sûrement à la maîtresse, voire au docteur … et en ce moment, ça nous arrange bien que certains aient même décidé d’en faire leur métier. Pas non plus de Dr ès prescripteur, de chercheur-professeur prescripteur, de prix Nobel de la Prescription, et tutti quanti. Tu ne lis pas non plus « On ne naît pas prescripteur, on le devient », tu ne dis pas « cogito ergo prescriptum »,  tu n’es pas inspiré par « Ma vie de prescripteur » et tu ne chantes pas « Quand j’étais petit, j’étais un Prescripteur ». Quel sacré imbroglio ! Et aucune réponse à apporter à cette curiosité complètement tournée vers mon ego, j’en suis consciente. Je bois alors un bon thé vert (il vaut mieux éviter trop de caféine en temps de confinement… parole de Robinson …) et suis obligée de me résoudre à ce constat : « Si j’ai choisi ce roman, c’est bien-sûr parce que j’y ai vu sur la première de couverture le nom d’Alice Zeniter et que j’ai dévoré son roman « Sombre dimanche », qui m’a intéressée parce que ça se passe en Hongrie et que je suis mariée à un hongrois… et que la réponse est juste là : l’humain, l’affect, la sensibilité. Le prescripteur est un être – certes – doué de raison, mais surtout sentimental (d’où le Foule… du titre), fortement influençable (ce qui est mon cas), passionné, imprévisible, tellement énigmatique qu’il laisse libre cours à ses interconnexions personnelles. Et mon leitmotiv, c’est plutôt clairement « On n’est pas sérieux quand on est prescripteur ». Alors, je ne peux toujours pas vous dire pourquoi 15 jours avant l’annonce d’un confinement, qui nous a plus qu’incités à rester bien protégés chez nous, j’ai lu « Home sweet home ». Et pourtant, au coeur de cette Histoire covid-19 que nous sommes en train de vivre, ça me questionne encore et toujours…

« Home sweet home », c’est une histoire dans l’Histoire. Cleveland, 2008, nous sommes en pleine crise économique, celle des subprimes (mais ça vous le savez car on n’y fait régulièrement référence dans les infos, en ce moment). Faillite, chômage, familles ruinées, vente à perte de l’immobilier, fermeture des commerces, ville laissée pratiquement à l’abandon. C’est dans ce contexte qu’Anna décide de s’approprier un lycée déserté, accompagnée de ses frères et d’autres adolescents, dont Elijah, la deuxième voix de ce roman. Tout s’organise petit à petit dans ce monde clos qui devient une micro-société : répartition des activités, prises de décisions démocratiques, organisation des apprentissages à la manière d’une école alternative, prise en charge et protection des plus petits, etc. Jusqu’au jour où une autre bande découvre cet inespéré « home sweet home » et décide aussi d’investir les lieux. Il va falloir négocier et s’accepter, dans le but de rester en marge, « invisibles » et confinés (le mot est lâché…). Mais rien ne peut durer éternellement dans la vie, et encore moins dans les romans. Les forces de l’ordre finiront par intervenir pour les déloger et un certain retour à la normalité est donc assuré.

« Home sweet home » est un récit polyphonique qui ressemble à de nombreux romans adolescents de par ses thématiques traversées : l’interdit et la transgression, la défiance et les défis, les premières fois, le vivre ensemble, l’amitié et l’amour, la fougue et l’espoir. J’ai apprécié le talent d’une écriture à quatre mains et l’idée d’un monde recréé à l’image de ces enfants-adolescents, comme une tentative de s’opposer et de narguer une certaine fatalité. Un roman agréable, donc, mais dont l’enjeu de prescription est différent pour moi aujourd’hui. Le coronavirus s’invite et en revisite ma critique. 2008, une autre crise, un autre temps mais déjà inscrits dans ce début de 21ème siècle. Et la figure de l’adulte choisie par Alice Zeniter et Antoine Philias interpelle. Souvent évoqué, cet Adulte nous paraît cupide, déraisonnable, victime, soumis, démissionnaire et malgré tout, et en définitive (à la fin du récit) autoritaire. C’est un roman assez réaliste, un appui historique et documenté. Et je me dis qu’un roman ado donne envie de lire, mais aussi de découvrir et de réfléchir. Quelle position est celle de tout citoyen qui se dit que l’Histoire ne fait pas assez leçon ? Quelle position est celle du prescripteur qui incite les jeunes générations, à lire des histoires, pour les aider à comprendre et à espérer, alors qu’il aimerait plutôt les imposer aux grands décideurs de ce Monde ? À ces jeunes lecteurs, j’aurais envie de dire « désolée, on vit une drôle d’époque » et « je ne sais comment qualifier cet héritage honteusement laissé ». Faudra-t-il 10 ans pour lire les prochains romans ados « spécial confinement » (ah non ça existe déjà en fait…) ? Et cet adulte, humble prescripteur, pourra-t-il encore et toujours recommander des récits dont la toile de fond a subitement surpassé toutes nos lectures de science-fiction ? Du type : « Lis ça petit, c’est de l’Histoire ancienne et ça ne pourrait plus se produire ! » Alors oui cette lecture a aujourd’hui, pour moi, un autre goût et surtout il confirme ce que j’ai toujours pensé et voulu. J’aime être prescripteur et je ne m’en lasserai jamais même si la tâche critique n’est pas innée, encore moins aisée surtout dans des temps où la « prescription » envisagée comme la recommandation – à l’identique de celle des soins et du traitement médical d’ailleurs – nous semble futile. Tout simplement parce que ces romans lus nous semblent parfois vite oubliés et mis de côté (surtout face au nombre de publications de romans ados à l’année), alors qu’ils laisseront en nous des traces et une mémoire de ces histoires et de ces récits imprévisibles. CQFD –

Ainsi avant le confinement, je ne saurais dire si prescrire et lire « Home sweet home » me semblait inévitable, alors que maintenant…

Antoine PHILIAS ; Alice ZENITER. « Home sweet home« . L’école des loisirs, 2019. Coll. Médium+ – ISBN : 9782211239974 – 15,50 € – à partir de 15 ans