Max de Sarah Cohen-Scali

Max

L’avis d’Elsa:

Max, le héros de ce roman historique, n’est même pas né quand il commence le récit de son histoire. Celle d’un futur-bébé, fruit d’une expérience génétique diabolique. [Il s’agit du Lebensborn, vaste programme d’eugénisme destiné à développer la race aryenne, mis en place par Himmler à partir de 1935. Voir ici pour plus d’explications]. Plus fort que Kirikou, il possède, encore fœtus, une grande conscience de lui-même et de son rôle.

Premier bébé du Lebensborn, Max est né le jour de l’anniversaire d’Hitler qui, pour marquer le coup, l’a baptisé lui même. Il s’honore ainsi du titre d’enfant « BPFP » (baptisé par le Führer en personne). Ce statut lui permet d’obtenir de nombreux privilèges et la clémence des adultes qui l’entourent. Il connait de nombreux « mots codés » qu’utilisent les dignitaires nazis préparant la solution finale. Il fait ainsi profiter le lecteur du récit des scènes, parfois insoutenables, auxquelles il assiste : décisions politiques de la plus haute importance, déportation, meurtres, prostitution,… toujours avec ses mots d’enfants.

Au début, quelque chose m’a un peu gêné dans ce roman : le décalage entre la fausse naïveté de Max et la description de faits historiques atroces, rompant avec le pacte habituel du genre. Et puis j’ai fini par m’attacher aux failles du personnage qui gagne en humanité à mesure qu’il décrit l’horreur. Sur son parcours, il rencontre des personnages secondaires qui lui ouvrent des horizons différents de celui pour lequel il est programmé.

Ce roman historique propose une lecture du nazisme du côté des nazis et sur un aspect méconnu : le Lebensborn. Rien à voir, donc avec Kirikou…

A recommander chaudement aux lecteurs à partir de la 3e.

Gallimard, collection Scripto, 2012. 472 pages. 15,90€

L’avis de Gaëlle :

Max est un livre dilemme. D’après moi c’est le meilleur roman pour ados de l’année 2012. Sauf que… on ne peut pas le mettre entre toutes les mains, on ne peut pas le conseiller à n’importe quel âge, on ne peut pas le laisser comme ça sans expliquer que c’est une réalité qui est décrite, on ne peut pas, on ne peut pas et pourtant on doit le lire.

Pourquoi ?

Parce que. Mais pas que. Il n’y a même pas à expliquer, c’est le genre de livre auquel on ne devrait pas pouvoir échapper surtout quand on est ados.

Max, comme l’a dit Elsa, narre des faits historique réels, chose qui mérite d’être clarifiée auprès des lecteurs d’emblée. Est-ce ce qui dérange tant de monde ? Même certains libraires ne sont pas très « chauds » pour conseiller ce roman, je l’ai remarqué lors de réunions où était évoqué ce phénomène Max qui commence à circuler sous le manteau auprès de certains ados. Ne vous a-t-on jamais dit que plus c’est interdit, plus c’est tentant ? Donc déjà je pense qu’il y a un gros problème dès le départ : c’est une histoire atroce, n’en parlons pas. C’est vulgaire disent d’autres. Et puis c’est violent. OUI, mille fois oui.

Toutefois avant de lire Max, je n’avais jamais eu la chair de poule en lisant un livre pour ados, ni même pour adultes. Le génie de Sarah Cohen-Scali est de débuter l’histoire in utero, de montrer l’emprise du nazisme sur cet enfant, conditionné avant même sa naissance à être un parfait aryen. La fin du premier chapitre se clôt sur l’accouchement de la mère (de la pondeuse, dirais-je ?) et l’on voit cet enfant naître et dire « Heil Hitler » tout juste né. Boum. Fin du premier chapitre, on est sonnés. Évidemment, tout le monde aura compris qu’il ne le dit pas… Mais il le pense tellement fort que tout le monde l’entend. Et parfait, il l’est ! Mensurations crâniennes idéales, teinte des yeux idéales, cheveux blonds comme il faut. Tellement parfait que le führer en fait presque son fils. Il a de quoi être fier ce petit, il sera pas dégagé comme ceux qui ne conviennent pas à ces messieurs mesureurs.

Mais Max est avant tout une histoire de sentiments. Sarah Cohen-Scali a magnifiquement construit ses personnages qui naviguent de l’amour à la haine. Ambivalence portée à son paroxysme avec le personnage de Max qui est le pire des salauds avant même de naître et qui va pourtant vers la rédemption. Un livre sombre, certes, mais avec un final optimiste malgré toutes les horreurs accumulées au fil des pages. Max aurait pu finir autrement et là, ça aurait changé la donne.

Je salue l’écriture de l’auteure, tellement juste qu’elle m’en a fait frémir. Chaque mot semble à sa place. Les jolis comme les vilains. Subtil mélange de langage de charretier (mais on allait tout de même pas faire sortir des roses de la bouche de tels salauds) et de belles phrases, Max restera gravé dans les mémoires de ceux qui auront eu « le droit » de le lire ou de ceux qui l’auront lu en cachette.

Ne cachez pas Max ! Lisez-le avec vos enfants, lisez-le pour eux, lisez-le pour vous, lisez-le en mémoire des horreurs commises pendant cette triste période. Lisez-le pour tous ces bébés fabriqués par des mères pondeuses et des soldats nazis. On parle peu d’eux. Ce n’est pas ce qui nous reste en tête de cette période, pourtant nombreux sont encore ces bébés devenus grands et qui doivent vivre avec ce terrible héritage au dessus de leur tête. Ils sont sûrement contents qu’on parle enfin un peu d’eux.

Max, livre phénomène, devrait être sur la liste de l’Education nationale. Mais qui osera le mettre ?

Merci Sarah Cohen-Scali. Comptez sur moi pour défendre cet ouvrage.

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8 réflexions sur “Max de Sarah Cohen-Scali

  1. Lisalage dit :

    Je suis en plein dedans et moi aussi j’ai la chair de poule, moi aussi je n’arrive pas à lâcher cette histoire. Oui c’est effroyable, mais oui cela a existé. Les ados aiment le choc, le parler-vrai: ils devraient adorer. Un livre qui fait réfléchir, avancer, parler.

  2. Marie dit :

    Oula cet article divisé me donne envie de foncer lire ce bouquin pour me forger mon propre avis ! Merci pour cet article super intéressant !

  3. Hélène M'Lire dit :

    On croirait un article de Télérama ;-).
    Une belle idée cet article « pour ou contre ».
    Le blog se développe d’idées nouvelles et c’est très engageant.
    Et puis cette injonction de Gaëlle: « on doit le lire » me donne envie de le faire découvrir à mon adolescent à moi que j’ai !

    • Gaëlle dit :

      Merci Hélène ! Mais on se croira vraiment dans Télérama quand il y aura un vrai contre, ce qui n’est pas le cas pour Max. Le vrai contre arrivera peut-être dans les commentaires, lorsqu’on nous dira qu’on est folles de conseiller des livres pareils avec des bébés nazis qui parlent si vulgairement ! Ou alors on se croira dans Télérama le jour où on ne fera qu’un petit article sur la littérature jeunesse par semaine. Mais ne le dénigrons pas ce petit article du mercredi car il y en a déjà si peu…
      J’espère qu’Aurélien trouvera le courage d’attaquer ce monstre, lisez-le ensemble.

  4. Karinedetours dit :

    J’achète et je lis. Vous m’avez convaincue. J’ai lu il y a peu de temps un livre sur les lebensborn, d’ailleurs. Merci encore à l’ouvre-livres !

  5. Nous avons sélectionné ce roman pour notre comité de lecture inter-lycées 2012-2013 (Loir-et-cher), et nous n’avons pas regretté ! Ce livre n’a laissé (bien sûr) personne indifférent, et est arrivé en tête des votes élèves (2nde à BTS). Personnellement, j’ai eu le même sentiment qu’Elsa à la lecture, notamment cette gêne au début du livre créée par la naïveté du personnage, et en même temps le fait qu’un bébé puisse raisonner ainsi. Cependant j’ai été moi aussi emportée par la crédibilité et le talent de l’auteure. Ce choc de lecture m’a un peu rappelé celui que j’avais connu à la lecture de « Sobibor » de Jean Molla, tellement réaliste lui aussi…Ce roman a suscité la curiosité des élèves au sujet des lebensborn (nous avons acheté le documentaire du journaliste Boris Thiolay qui traite des lebensborn implantés en France).

  6. REIFENRATH dit :

    Si je peux vous conseiller un livre qui parle des expériences qui ce sont passées à cette période et qui sont très peu abordées comme c’est le cas avec « Max »; Le livre « Ravensbruck, mon amour  » de Stanislas Petrosky explique, à travers les yeux d’un jeune artiste allemand la vie que mènent les femmes déportées dans le camp de Ravensbruck (expériences faites sur elles, les appels du matin/soir…) et son premier coup de foudre. Un autre livre qui vous donnera surement des frissons face à ces horreurs…Et qui vous fera voyager avec cette histoire d’amour improbable.
    Voilà à vous de voir si ça peut vous intéresser.

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